Entretien avec Sílvia Pérez Cruz

Tenter de mettre des mots sur les chansons de votre nouvel album, Toda la vida, un día, est un défi tant elles invitent à l’abandon… Ces chansons parlent de la vie, de sensations et de désirs, avec des textes de poètes ou de vous... Quel lien entretenez-vous avec la poésie, notamment avec celle de l’Américain William Carlos Williams, dont un poème traverse l’album ?

S’il m’arrive, dans certaines de mes chansons, d’avoir le sentiment d’être limitée pour exprimer certaines choses, je sais que la poésie alliée à la musique constitue la manière la plus vaste, la plus grande d’exprimer des sentiments. Pour Toda la vida, un día, j’ai écrit pour la première fois de la poésie sans même y penser ! J’avais une idée en tête et j’écrivais immédiatement. C’est sans doute ce qui se rapproche le plus de l’écriture automatique.

Votre musique est nourrie d’autres musiques, comme un champ de fleurs que l’on traverse. Parlez-nous de ces influences et affinités…

J’ai toujours pensé que la vie était trop courte pour se restreindre à un genre musical. Ma création se veut plus vaste. Ma musique est à l’image de ma vie : elle se nourrit des personnes et des styles que je croise sur mon chemin. Ces rencontres m’aident à atteindre une expression plus précise, plus ample. Par exemple, la musique classique m’a appris à mieux soigner le contrepoint et la qualité du son. Avec la musique populaire, j’ai découvert une capacité à résumer les choses et j’ai profité de sa générosité. Du jazz, j’ai appris l’improvisation et la liberté.

La chanson française d’aujourd’hui se nourrit moins que la chanson espagnole d’influences traditionnelles …

Ma voix est assez ibérique ! Toute petite, j’ai été en contact avec des musiques traditionnelles. Elles sont importantes parce qu’elles ont quelque chose d’éternel. Elles nous offrent de bonnes bases pour créer. Dans Toda la vida, un día, il y a des sources brésiliennes et argentines, du flamenco ou de la musique classique. J’ai aussi beaucoup écouté les chansons du songwriter britannique Nick Drake, disparu en 1974 à vingt-six ans. Sa manière de faire a beaucoup influencé les arrangements de mes propres chansons.

Toda la vida, un día témoigne d’un rapport particulier au son dans la manière d’enregistrer. Comme ce son réverbéré dans Aterrados

Aterrados est un poème de William Carlos Williams que j’ai mis en musique. Il apparaît à trois moments dans le disque : une fois en français, une autre avec cette réverbération puis dans un chœur italien. Il m’a en quelque sorte servi de guide dans la conception de l’album, qui comprend cinq mouvements correspondant aux cinq âges de la vie. Dans celui consacré à la jeunesse, le son est très travaillé : il se déploie dans toutes les directions, comme lorsque nous sommes jeunes et partons à la découverte du monde. En le travaillant ainsi, je souhaitais sortir de ma zone de confort : le foyer familial chanté dans le mouvement précédent. Productrice de ce disque, j’ai cherché pour le réaliser des ambiances, des lieux, des influences différentes que j’ai ensuite rassemblées dans ce mouvement consacré à la jeunesse.

Toda la vida, un día est une œuvre pensée, réfléchie : est-ce une sorte de manifeste dans votre parcours musical ?

Quand je compose, je me laisse aller. C’est naturel. Mais je comprends aussi au bout d’un moment que je suis en train de composer ! Lilian Herrero, chanteuse argentine de soixante-quinze ans, m’a beaucoup aidée à cette prise de conscience. Elle m’a permis de voir où j’en étais dans la composition et dans le cours de ma propre vie. Ce disque a été un moment de passage – la quarantaine. Je pouvais regarder en arrière comme en avant et vivre les sentiments que cela m’inspirait.

Vous chantez ce soir à l’Opéra Grand Avignon. Quelle est votre histoire avec la scène théâtrale ?

Mon lien avec le théâtre s’est noué lorsque je suis arrivée à Barcelone et qu’il m’a été possible de chanter dans des pièces. Je me suis connectée avec les textes, les mots et leur force. Le théâtre et la danse influencent ma présence scénique. J’essaie d’habiter pleinement l’ensemble de mon corps quand je chante. Je veille également à soigner la scénographie et la lumière. Mon dernier album est sans doute plus théâtral dans le sens où il s’agit de suivre un scénario, d’avancer acte par acte, mouvement par mouvement, à travers ces âges de la vie. Près de quatre-vingt-dix musiciens ont participé à ce disque. Il y a un chœur de quarante personnes, des chanteurs professionnels de Barcelone, que j’admire et qui sont devenus des amis. Il y a également un quartet de saxophones, un tromboniste, des cordes, des pianos, des contrebasses, des guitares, des musiciens flamencos de Jerez, un chœur d’Italiens, des musiciens cubains, portugais, mexicains, argentins… Ce disque célèbre l’amitié. Je voulais présenter des solitudes qui s’unissent. Pour les concerts, nous sommes quatre musiciens : trois instrumentistes et moi-même. J’ai besoin de musiciens multi-instrumentistes pour pouvoir rendre compte des différentes couleurs de chaque mouvement. Je suis accompagnée par Bori Albero à la contrebasse et au synthétiseur, Marta Roma à la trompette et aux claviers et Carlos Montfort au violon, à la batterie, aux percussions et à la trompette. Je chante, joue de la guitare, du saxophone et du synthétiseur. Nous avons ainsi réussi à rendre les cinq couleurs du disque.

Que souhaitez-vous apporter à votre public ?

Le plus important pour moi est de revendiquer la beauté de la vulnérabilité. Pendant longtemps, je me suis sentie triste dans un monde qui allait trop vite et semblait superficiel. J’ai réfléchi et compris ce que je voulais faire : être dans le soin, prendre le temps, dans mes disques comme dans mes concerts. Lors de ces derniers, j’essaie d’unir des solitudes, pour que les spectateurs se sentent vivants. En même temps, je veille toujours à préserver le temps de la création comme le temps du repos. Le poème Aterrados nous incite à cette attention en dépit de l’immensité du monde qui nous entoure. Si, peu à peu, nous prenons les choses une à une, fleur à fleur, chanson par chanson, personne par personne, alors nous atteignons notre but.

Quand vous chantez Corrandes d’exili dans un autre album, sur les exilés espagnols, vous nous rappelez combien être une chanteuse espagnole, c’est également exprimer une conscience politique…

Les chansons politiques ont beaucoup de force. Personne ne peut faire taire celui ou celle qui les chante. Elles ont le pouvoir de faire mémoire et de se révéler immortelles. J’interprète peu de chansons politiques. Je le fais lorsqu’il s’agit de prendre position et toujours en partant des émotions. Corrandes d’exili a été écrite dans les années 1980 par le grand chanteur catalan Lluis Llach. Il a fui son pays, mais en marchant. Au-delà de l’émotion et de l’exil, il y a cette fuite lente où tous les paysages s’intègrent et s’imprègnent lentement en lui.

Entretien réalisé par Marc Blanchet en avril 2024