Reminiscencia ressemble à une enquête virtuelle du quotidien avant d’être une forme théâtrale. Pouvez-vous nous en dire plus sur l’origine de ce projet ?
C’est un travail qui a commencé durant le confinement. À l’origine, il ne s’agissait pas d’un travail pour la scène. Je me suis juste assis devant mon ordinateur : ma motivation était de mener une enquête, de prendre du temps pour étancher ma curiosité, de creuser du côté de certaines idées récurrentes voire obsessionnelles que je me posais. Je voulais surtout partir de là où je me trouvais, bloqué pendant la pandémie : mon appartement, dans un quartier central de Santiago du Chili. Je vis dans l’un des endroits les plus vivants de la ville, le point névralgique d’où partent les manifestations et rassemblements politiques. Mon souhait était alors de raconter l’évolution de ce quartier et d’interroger ce qu’il nous reste de nos expériences collectives. Pour cela, j’ai conçu en ligne un appel à témoignages que j’ai publié sur les réseaux. Assez rapidement, j’ai reçu des réactions d’internautes puis une invitation à présenter ma démarche au Théâtre Puente de Santiago. Mais rien n’avait été pensé pour un public. Je n’étais pas dans une démarche théâtrale, j’étais face à un objet numérique que j’avais conceptualisé dans le confort de mon appartement.
Comment décririez-vous cet objet devenu théâtral malgré vous ? S’agit-il plutôt d’écrire une histoire ou de créer des images ?
J’ai voulu raconter l’histoire de nos familles à travers l’évolution de nos villes. Je me suis toujours intéressé aux cartes géographiques, à la notion de territoire. Au Chili, la nature est omniprésente, elle fait partie de notre quotidien et de notre paysage intérieur. Où que nous regardions, à l’horizon, il y a une chaîne de montagnes ou un océan, un désert chaud ou antarctique. La nature est extrême. Elle nous entoure et nous accompagne. Je suppose que c’est la raison pour laquelle je suis attiré par la géographie. Mon désir est de creuser les strates géographiques de l’histoire humaine. Nous avons des ciels bleus immenses dans lesquels nous pouvons lire mais nous ne savons pas ce qui se cache dans le sol – alors que tous les disparus y sont cachés. Afin de creuser le sens des histoires et de l’Histoire, d’interroger les disparitions, les secrets, les dictatures qui sont au cœur de notre mémoire collective au Chili, je questionne notre passé par le détail. Au cœur du confinement, j’ai eu besoin de trouver un lien avec le monde extérieur et c’est pour cela que j’ai récolté des images, que je les ai assemblées en direct. J’ai reçu beaucoup de messages personnels via Instagram ou Gmail de la part d’internautes qui, comme moi, étaient cloîtrés chez eux. Nous avions toutes et tous besoin de retrouver une proximité, une forme d’humanité. Nous avions toutes et tous soif d’histoires et de chaleur, un peu à l’image des veillées autour d’un feu de camp : d’une certaine manière, Reminiscencia a permis ce lien intime. L’objet est devenu une forme théâtrale, nouvelle, absolument différente de ce qui est généralement attendu au plateau mais une forme qui a – malgré tout – trouvé un écho chez beaucoup de personnes, quelles que soient leurs origines. Sur scène, le dispositif est très simple : je suis assis derrière un ordinateur, face au public, derrière moi se trouve un écran géant sur lequel on peut voir la progression des images et des histoires que je récolte et que je fais se superposer. Ma voix reste régulière et calme. Rien ne vient heurter les sensibilités. Il n’y a aucune violence. Finalement, cette pièce est très simple : un type parle de la révolution chilienne et de ses grands-parents, mais comme l’histoire résonne de manière cyclique et universelle, ce principe permet aux mots et aux images de faire circuler l’émotion, palpable dans le public. Les petits questionnements sont souvent plus grands qu’on ne l’imagine : la mémoire d’un grand-parent, la quête d’identité, l’ancrage d’un lieu… C’est comme si, avec Reminiscencia, j’invitais les spectatrices et spectateurs à suspendre la course folle du temps et à écouter leur intériorité, même un bref instant.
À plusieurs reprises, vous parlez d’une curiosité qu’il vous faut assouvir, de questions obsessionnelles…
Vous savez, je viens d’une génération qui se bat pour comprendre son histoire. La première fois que je suis descendu dans la rue, j’avais 12 ans. J’en ai 36 aujourd’hui et je continue de me battre pour nos droits, pour que nous ne perdions pas la mémoire. Je questionne le « chez soi ». Que veut dire cette expression, « chez soi » ? Pourquoi faire parler ses grands-parents de leur passé ? Pourquoi revenir sur une époque d’exploitation et de non-droits qu’ils ont connue ? Mes grands-parents ont travaillé toute leur vie mais ne possèdent rien. Ils ont à peine de quoi vivre. Le combat pour les droits humains est loin d’être terminé au Chili. La vie est très difficile ici. Être curieux du passé, l’inscrire dans une recherche au présent, c’est ce qui me met en mouvement. C’est une démarche qui n’est pas près de s’arrêter.
En tant qu’auteur, metteur en scène et interprète, vous avez une démarche de création particulièrement originale. Quel a été votre parcours pour devenir l’artiste que vous êtes aujourd’hui ?
Le monde du théâtre est très petit au Chili. Il existe peu d’universités ou d’écoles d’art dramatique, aucun lieu pour faire des études de dramaturgie ni de mise en scène : seulement des écoles de jeu. C’est seulement à partir de cette formation théâtrale que nous pouvons développer d’autres compétences et exercer d’autres métiers. Aujourd’hui, je suis aussi bien acteur que metteur en scène ou même technicien. Si j’aborde tous les aspects de la création d’une pièce, c’est sans doute parce qu’il y a peu d’argent pour la culture au Chili. Reminiscencia est mon neuvième projet artistique et je l’ai construit seul, chez moi, dans une situation de grande précarité. C’est pourquoi j’ai du mal à l’identifier comme une pièce de théâtre, même si, par la suite, l’objet est devenu un spectacle en octobre 2020 sous l’impulsion du Théâtre Puente.
Votre projet a eu un écho important. Il a été invité dans d’autres pays, dont certains n’ont rien en commun avec le Chili. Dans chaque ville où vous jouez, l’expérience se construit en partant d’histoires personnelles pour tendre vers la reconstruction d’une mémoire collective.
Si le point de départ est un mélange d’histoires qui me sont proches, mon objectif n’était pas de réécrire l’Histoire avec un grand H. Je cherchais au contraire à raconter de petites choses – certaines issues de mon roman familial mais d’autres glanées en ligne, via les réseaux et Internet. J’ai construit le parcours narratif via Google Earth, en récoltant des photographies et vidéos d’archives publiées sur différents sites ; dans la solitude de mon appartement s’est dessinée une cartographie des émotions et des identités chiliennes. Tout se construit à la manière d’un collage d’images. Les images se répondent, les dispositions peuvent paraître décousues et aléatoires au premier abord mais, en assemblant ces bribes, nous réécrivons une histoire collective des lieux que nous occupons. J’ai reçu beaucoup de matériaux en publiant des annonces sur les médias sociaux, les internautes ont toujours répondu présents. Lorsque j’ai présenté Reminiscencia en Argentine, au Brésil ou encore aux Pays-Bas, j’ai introduit des éléments sur les villes dans lesquelles nous nous trouvions, afin d’interroger les cartographies et leurs histoires. Je procède de plusieurs manières pour récolter des informations et créer des réminiscences : je place ma position sur Internet pour explorer le quartier virtuellement, puis je vérifie sur place si les images glanées sont toujours identiques à la réalité, je prends des photographies par moi-même si besoin, et je lance des appels à témoignages ou à partage d’archives photographiques pour en savoir plus sur des événements qui se seraient déroulés dans le quartier et dans les rues en question. Évidemment, ce travail est avant tout une réminiscence de mon quartier de Santiago, donc de l’histoire et de l’identité chilienne, voire de l’Amérique latine, mais pas seulement.
Entretien réalisé par Moïra Dalant en janvier 2024