Dans le cadre de Démonter les remparts pour finir le pont, le Festival vous invite à créer chaque année une pièce à partir du répertoire et en relation avec la langue invitée. Comment Quichotte s’inscrit-il dans la continuité du Songe que vous avez créé lors de la dernière édition ?
L’année dernière, j’ai pu remarquer à quel point les spectateurs étaient généreux. Ils ont eu envie de participer à une expérience qui va au-delà d'une simple réflexion autour d’un texte. Ils voulaient mieux comprendre la façon dont se fabrique un spectacle. Avec Quichotte, nous allons vers une montée en puissance de ce dispositif qui me permet de créer quasiment à vue. Cette année, dès le printemps, j’ai tenu une permanence ouverte à tous. J’ai invité ceux qui voulaient bien faire du théâtre avec moi à des ateliers. Ces ateliers m’ont permis de partager les questions que nous nous étions posées à propos de Don Quichotte lors des répétitions avec les acteurs. Le jardin de la rue de Mons à la Maison Jean Vilar est toujours notre point d’ancrage. J’aime l’idée de réinvestir ce lieu, d’en faire le foyer ardent de ce cycle. Pour moi, Le Songe et Quichotte tentent de faire exister quelque chose qui n’existe pas encore, de faire apparaître ma vision du théâtre. Une production de sens pour tenir face au chaos. Ce désir peut paraître vertigineux ou mystique, mais c’est sur lui que je m’appuie pour réunir des gens heureux de rechercher du sens. Dans Le Songe, j’ai impliqué une joyeuse bande de quinquagénaires dans une sorte de jeu d’enfant, de théâtre fantasmé. Il en a été de même avec ce Quichotte.
Don Quichotte veut éprouver la littérature au contact du réel. Il sort de ses livres pour livrer bataille. Vous sentez-vous proche de ce personnage ? Qui est-il selon vous ?
Effectivement, comme Don Quichotte qui, armé de ses citations littéraires, se lance à l’assaut du réel au nom de la justice, je propose à mon tour de me lancer à l’assaut et du roman de Cervantès et du théâtre, armé de l’expérience que je me suis forgée au contact des plus illustres dramaturges : Shakespeare, Racine, Sophocle, Molière… Je suis touché par cet homme qui décide de prendre à bras-le-corps ce qu’il a lu pour se confronter à la réalité. D’une certaine manière, c’est ainsi que je fabrique du théâtre. Je prends ce qu’il y a dans un livre et je le transforme pour vérifier ce que cela pourrait donner dans la réalité. Dans le roman, Cervantès se demande comment, à un moment donné, une philosophie de vie produit une transformation du monde. Je suis profondément habité par ce désir héroïque de faire du théâtre, non pas avec une lance mais en travaillant la réalité pour la transformer à partir des outils du théâtre. Quand je pense à ce personnage, je pense d’abord à Cervantès lui-même qui, à 24 ans, participe à la bataille de Lépante où s’affrontent la flotte ottomane de Sélim II et la flotte de la Sainte-Ligue qui sortira victorieuse. Lui se fait capturer et réduire en esclavage par les Turcs. Pendant cinq ans, la littérature est son refuge : une mise à distance du réel. C’est une situation qu’a connue une part importante de la population masculine européenne à l’époque. Les géants que voit surgir Don Quichotte s’apparentent à une réaction post-traumatique : une réaction à la violence de cette guerre.
Don Quichotte était-il une échappatoire pour Cervantès ?
Cervantès utilise la littérature non plus comme une échappatoire, mais comme une alternative à la civilisation occidentale qui est en train de conquérir le monde. Don Quichotte se bat contre les fantômes sur lesquels son monde, l’Europe, s’est construit pour que cela ne se reproduise plus. Il n’est pas ce doux dingue qui a lu tellement de livres qu’il a l’impression de voir une réalité pixelisée. Il attaque frontalement les idéologies, notamment religieuses, qui génèrent de la violence. Ce roman épique peut aussi se lire comme une sorte de parodie. Il montre ce qui se passe quand les textes sont utilisés pour diffuser une idéologie qui transforme la réalité. Cervantès avance l’idée que certains combats n’ont parfois aucun sens et détruisent ceux qui les mènent, au nom de ce qu’ils ont lu. Avec ce personnage, Cervantès ouvre des espaces pour penser autrement, pour se libérer de cette réalité et la dépasser. Il refuse de se résigner mais le fait sans colère ni méchanceté : plutôt avec humour et amour. C’est ainsi que j’envisage le rôle de Sancho Panza. Dans le roman, il propose une alternative politique assez géniale : la bienveillance, l’écoute, l’amour comme seule utopie viable finalement.
Le roman est drôle mais vous dites qu’il est surtout cruel…
Au cours des premières répétitions, nous avons mis en jeu la suite des péripéties que vit Don Quichotte. Cela a mis en évidence la succession de brutalités, de violences et d’humiliations qu’il subit, soit à cause de ses actes hallucinés, soit infligées en représailles ou gratuitement par ceux qui jouissent de sa crédulité et de son aveuglement. Dans le roman, cela provoque presque systématiquement des rires, des moqueries. Les scènes de brimades, tortures et autres punitions sont toujours écrites sur le ton de la comédie pour provoquer chez le lecteur complice un maximum d’allégresse. Mais Don Quichotte résiste : sous le harcèlement des sarcasmes et la brutalité de la norme, il continue d’aspirer à l’inaccessible étoile. Les effets de sa résistance sont dérisoires : il endommage un moulin, décime des moutons, des chèvres… Sa méthode n’est probablement pas la bonne, mais sa folie est nécessaire, libératrice, saine et sincère. Elle ébranle les limites de nos enfermements.
Comment avez-vous découpé ce vaste roman pour l’adapter au théâtre ? Quels sont les grands épisodes que vous avez retenus ?
Je n’ai pas du tout cherché à rester fidèle au roman, à en faire une sorte de rébus à partir d’épisodes emblématiques. J’ai décidé de m’emparer du texte par effraction. Comme s’il s’agissait d’une sorte de manuel de théâtre. Par chapitre, j’ai essayé de dégager des matières, des modes de théâtralité spécifiques à partir de la narration, des dialogues, de l’action… Cela m’a permis de construire une vision panoptique de l’œuvre à partir du personnage de Dulcinée et de l’amour que Don Quichotte lui porte.
Jeanne Balibar joue Quichotte, Thierry Dupont joue Sancho Panza, Marie-Noëlle joue Rocinante, le cheval de Quichotte, et vous interprétez l’âne Rucio, el burro. Comment avez-vous imaginé ces rôles ?
Comme une équipée à quatre ! Je n’ai pas spécialement envisagé les personnages du roman comme autant de rôles pour le théâtre. Je me suis intéressé aux figures. C’est pour cela que Jeanne joue Quichotte par exemple : parce qu’elle peut aussi incarner le fantôme de Dulcinée, ce rêve de l’autre, cette quête amoureuse. Dans la pièce, sa présence est celle de l’altérité absolue. Je pense que le meilleur moyen de monter Don Quichotte est de trouver sa Dulcinée et de lui demander de jouer le rôle ! D’autant que Dulcinée est toujours un guide, un phare pour Don Quichotte. Marie-Noëlle incarne un cheval très volontaire et qui est le véritable vecteur du roman. Dans le roman, Rocinante décide du chemin que va prendre l’équipée et il renvoie à Don Quichotte sa propre image, celle avec laquelle il va devoir se battre. L’âne est celui qui porte le fardeau. Thierry Dupont est celui qui prend soin de l’autre, qui protège l’ensemble des hallucinations de Quichotte… Mais à trop décrire chacune et chacun, on risque de circonscrire Don Quichotte : laissons-le se révéler à nous par lui-même.
Entretien réalisé en janvier 2024