Entretien avec Enzo Verdet

Vous créez une pièce contemporaine avec 5 détenus du centre pénitentiaire du Pontet. Il s’agit d’une forme d’écriture qui traite de la condition humaine, de l'existence, de sa vacuité, différentes des pièces classiques travaillées précédemment. Comment ces thématiques ont-elles résonné en prison ? 

Classiques ou modernes, ces textes font partie de la grande bibliothèque du théâtre. Même de loin, le public les connaît. Après avoir rencontré les grands auteurs qui ont forgé les bases de notre discipline, j’ai eu l’envie d’aller explorer ceux qui l’ont transformée. En attendant Godot de Samuel Beckett fait partie de ce bagage collectif. Travailler En attendant Godot avec des comédiens détenus n’a rien d’anodin. Aucun théâtre n’est anodin avec eux. Les grandes thématiques de Godot, l’attente (forcée, pourrait-on dire), l’impossibilité de partir, la répétition dans le langage, dans les gestes, dans l’action, l’altérité, le rire. Dès les premières lectures les comédiens ont su trouver l’entrée de ce monument du théâtre contemporain. La rencontre s’est faite, peut-être pour toutes ces raisons, mais probablement pour d’autres. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas choisi cette pièce pour faire référence à la situation des détenus. Elle parle d'elle-même. Elle est suffisamment présente. Avec eux, je suis là pour faire du théâtre, et non là pour montrer que je fais jouer des détenus. Par ailleurs, ce n’est pas le spectacle qui les ramène le plus à leurs conditions contrairement aux tragédies, traversées par les notions de crime et de culpabilité. De toute façon, lors de nos ateliers, les comédiens ne font pas forcément de liens entre les textes et leurs trajectoires personnelles. Au début du travail, nous avons lu des extraits de Jean-Paul Sartre sur l’existentialisme, mais aussi Albert Camus, Friedrich Nietzsche. Nous avons cherché à contextualiser le texte dans les grands questionnements métaphysiques qui ont marqué les années 50. Ce lien avec la philosophie, c'est ce qui m'intéresse chez Samuel Beckett.

La seule véritable action dans cette pièce est l’attente, et du point de vue de la construction dramaturgique, la répétition. Comment vous êtes-vous emparé de ce texte qui ressemble à un roman dont on aurait ôté les commentaires ?

En attendant Godot n’est pas une pièce de la stagnation, elle avance, en rond, sur son axe, mais elle avance, évolue. Godot est une révolution. À plus d’un titre. Effectivement, c’est une pièce romanesque dans la mesure où l’histoire n’est pas racontée du point de vue d’un seul personnage comme dans Antigone ou Œdipe. Ici, Samuel Beckett a composé une partition à partir des trajectoires des quatre personnages principaux. Elle nous a donc imposé de travailler l’ensemble mais aussi ensemble. Avec les classiques, les acteurs doivent affronter seuls les moments de bravoure que sont les monologues. Ce qui est assez pratique à travailler car les acteurs n’ont pas la possibilité de se voir entre les répétitions. Ici, le texte est fait de répliques qui s’enchaînent parfois à vive allure. Il est quasi impossible à travailler seul. Il a été le ciment du groupe. 

Ce qui est paradoxal parce que, dans la pièce, les personnages ont du mal à communiquer entre eux, le dialogue a toujours un peu de mal à s’établir… 

C’est ce qui m’a plu ! Dans les classiques, un personnage entre et explique ce qui se passe. La scène d’exposition raconte l’intrigue. Comédiens et public savent comment se situer face au texte. Ce n’est pas le cas dans ce texte qui parle de la difficulté d’entrer en contact avec l’autre. De la difficulté des relations humaines. N’oublions pas qu’elle a été écrite après la seconde guerre mondiale, à une époque encore traumatisée par la Shoah. 

Les relations humaines sont brisées, et les corps aussi. Les personnages sont tous éclopés, rampent, tombent… C’est une pièce très physique qui jongle sans arrêt entre la comédie et la tragédie. Comment avez-vous appréhendé cette dimension particulière ? 

Cela fait partie des grands défis de cette année. Avec la tragédie, il faut se tenir droit, soigner la posture, faire de petits pas… Pour cette pièce, au contraire, j'ai travaillé à partir de leurs corps. Des corps musculeux, voûtés parfois. Des corps toujours en marche qui ont l’habitude de tourner en rond comme en promenade. Des corps marqués par l’incarcération comme les personnages par leurs errances. Le jeu est très physique et alterne entre scènes clownesques, ou lyriques, et d’autres plus naturelles, quotidiennes, tragiques. 

La pièce est faite d'innombrables variations sur un même thème dont chaque mesure est comptée, chaque silence marqué. Quelle part de liberté ce texte laisse-t-il aux acteurs ? 

Un des axes majeurs de la pièce est que tout est interchangeable. L’acte 1 et l’acte 2, les situations, jusqu’aux répliques… C’est un motif récurrent qui procure une drôle de sensation : nous sentons que quelque chose avance, mais nous ne savons pas quoi, parce que les personnages sont toujours au même endroit. Nous savons que le temps passe, mais sans comprendre comment. Effectivement, chaque silence est compté. Les acteurs ont été fascinés par ces silences, ces vides laissés par l’auteur. Cela nous a permis de leurs donner des interprétations très diverses, jamais figées. Laisser aux spectateurs la possibilité de faire son interprétation, et surtout une interprétation multiple, demande énormément de précision pour le comédien. 

Une route, une pierre, un arbre : le décor imaginé par Samuel Beckett est minimaliste. Comment sera le vôtre ? 

Identique ! Une seule chose change : la configuration. Contrairement aux indications de l’auteur, nous jouons en quadri-frontal. Cela m’a permis d’inclure le public dans la déambulation des personnages et de suivre plus librement chacun des comédiens. Finalement, il y a quatre points de vue différents dans la pièce et, grâce à ce dispositif, nous allons les apercevoir de quatre points de vue différents également ! Cela a beaucoup contribué à libérer les comédiens qui peuvent parler de n’importe où et jouer plus facilement avec les référentiels que sont la route, la pierre et l’arbre. 

Vous présentez une version courte. Comment avez-vous réduit le texte ? 

En le pensant dans son ensemble et non pas dans chacune de ses parties. Les nombreuses répétitions, variations et autres auto-références qui le composent ont rendu les coupes extrêmement compliquées ! Mais il en reste des traces dans le jeu des acteurs. Les mots coupés ont été remplacés par des gestes, des intonations, des déplacements qui reviennent parfois, comme un air de déjà-vu. 

La pièce nous présente des exclus de la société dans toute leur complexité. Des exclus qui n’arrivent pas à partir, ni à se séparer. Qu’est-ce que cela vous inspire ? 

Je pense que Samuel Beckett est allé au-delà de la figure du monstre au théâtre ! Il a cherché à montrer l’homme, la complexité des rapport humains, y compris jusque dans leur impossibilité à se séparer. Il y a de l’amour entre ces personnages. De l’amour fraternel. C’est important, car cet amour - qui est bien réel - s’oppose aux codes de l’absurde qui est une vision abstraite du monde. 

Propos recueillis par Francis Cossu