Entretien avec John Collins and Greig Sargeant d'Elevator Repair Service

Pouvez-vous nous parler de la compagnie Elevator Repair Service et de la genèse de Baldwin and Buckley at Cambridge ? 

John Collins : J’ai fondé la compagnie en 1991, j’en suis le directeur artistique et nos bureaux se situent dans La Mama, qui est un théâtre new-yorkais. Nous y répétons le plus souvent nos spectacles. La compagnie est composée d’un metteur en scène, de créateurs et de créatrices, de techniciens et de techniciennes et d’interprètes. La collaboration est donc de mise pour chaque spectacle et les acteurs et actrices ne sont en général pas directement distribués lorsque nous nous attelons à un nouveau projet. Nous préférons que chacun lise le texte, sans penser à une distribution particulière. Le choix des rôles se fait en fonction des évidences et des envies de l’ensemble, au fil de ces lectures collectives. La première de Baldwin and Buckley at Cambridge aurait dû avoir lieu en mai 2020. Elle a été repoussée à cause de la pandémie et a finalement eu lieu en 2021. L’histoire du nom de la compagnie est assez drôle, il vient d’un questionnaire auquel j’ai répondu à mes 11 ans. Il s'agissait de savoir quel métier nous correspondait le mieux et le résultat a été, entre autres, réparateur d’ascenseur. Ce qui me plaisait, outre le clin d’œil à cette vocation inassouvie, c’était le fait qu’il n’y ait rien de « méta » dans ce nom de compagnie : il ne dit rien du travail que nous faisons, bien au contraire ! 

Greig Sargeant : Je suis un collaborateur de John Collins. Nous nous sommes rencontrés lors d’un projet avec la compagnie Target Margin Theater où John était créateur sonore et moi-même interprète. S’en sont suivis quinze ans de collaboration artistique qui ont mené à la création de Baldwin and Buckley at Cambridge. L’idée de travailler sur la figure de James Baldwin m’est venue il y a quelques années lorsque John Collins montait La Mouette d’Anton Tchekov. Il m’avait alors proposé de jouer un grand personnage mais pour lequel, et pour la première fois de ma carrière, je me suis vu dire « non ». Je ne sentais aucune connexion entre ce rôle et moi. John m’a alors demandé ce que j’aimerais jouer. Je me suis alors rendu compte que je n’avais jamais réfléchi dans ce sens, à écouter mon désir, à être à l’initiative d’un rôle. J’avais toujours travaillé pour un projet mais jamais je n’avais conçu de rôle pour moi-même. Cela m’a beaucoup fait réfléchir. Puis j’ai pensé à James Baldwin. Je l’avais lu, étudiant, et je me sentais en affinité avec son œuvre et son parcours. Il a un immense intérêt pour la France où il vivra par ailleurs, et il prendra appui sur sa vie d’artiste noir américain homosexuel pour dénoncer et faire avancer certaines questions. J’ai alors découvert son débat avec le conservateur William F. Buckley Jr. qui s’est déroulé dans l’université de Cambridge en 1965 et dont les arguments résonnent de façon si contemporaine. Les discussions sur les idées de race aux États-Unis n’ont malheureusement pas beaucoup évolué depuis.  

Qualifieriez-vous votre proposition de théâtre documentaire ? 

John Collins : Le travail de scénographie recrée un espace proche de celui du débat historique qui a eu lieu à l’amicale des étudiants de l’université de Cambridge en 1965, dans une pièce relativement étroite. Nous envisageons les spectateurs comme s’ils étaient les étudiants. Ils sont vus et mis en lumière pendant tout le spectacle et ils font donc partie intégrante du spectacle. C’est un dispositif qui incite parfois le public à réagir aux arguments du débat même si les spectateurs de théâtre sont beaucoup moins enclins à se parler ou à interrompre ce qui se dit. Toutefois nous sommes prêts à accueillir les éventuels commentaires et réponse du public. La dramaturgie du débat est identique avec les introductions de chacun des deux débatteurs par des élèves, debout derrière un pupitre, entièrement entourés d’étudiants. Nous avons utilisé la transcription du débat sans en modifier un mot, ou presque. Pourtant, nous ne parlons pas à proprement parler de théâtre documentaire car nous ne souhaitons pas que ce travail soit la recréation d’un événement passé mais plutôt qu’il devienne une porte pour repenser le présent. Comment, et ce texte et cet événement, peuvent-ils résonner en 2023 ? Comment ces mêmes problématiques et injustices résistent-elles encore et encore ? Notre but est de créer une réelle collision entre le passé et le présent. Comment interpréter de nos jours la matière discutée en 1965 ? Nous nous sommes particulièrement intéressés au niveau intellectuel de ce débat spécifique. Il ne s’agit pas de n’importe quelle parole sur le sujet. Cet événement élève et accroît particulièrement le débat, les idées discutées sont si fondamentales de part et d’autre… Les argumentaires sont contemporains, brûlants d’actualité, soutenus encore aujourd’hui par de nombreux groupes politiques, intellectuels, associatifs. Les mots de James Baldwin sont, quant à eux, universels et intemporels, presque prophétiques. Il peut même paraître étonnant qu’ils aient émergé il y a plus de cinquante ans car ils sont toujours défendus de nos jours. 

Greig Sargeant : Le débat pose la question suivante « Le rêve américain n’est-il possible qu’aux dépens du Noir américain ? » (Is the American dream at the expense of the American Negro?), ce que James Baldwin tente évidemment de prouver. Il s’agit avant tout de définir ces grands termes parce que beaucoup d’ambiguïté réside dans le concept de rêve américain. Le point de vue de William F. Buckley Jr. et de ses suiveurs est de dire que le rêve américain est possible pour tous et toutes, que les opportunités sont offertes sans restriction, que, si une communauté ou un groupe ne parvient pas à la réussite, c’est entièrement de sa faute… L’argument est : les lois et la constitution des États-Unis donnent, à chacun, accès aux mêmes opportunités. Dans cette optique, la frustration de la communauté noire-américaine serait alors de sa propre responsabilité. L’autre point de vue du débat oriente la pensée du côté de l’histoire, le passé nous parlant de la société contemporaine. Très brillamment, James Baldwin explique la prospérité des États-Unis et le concept de rêve américain. Tout repose entièrement sur le travail gratuit des esclaves… Ce texte est essentiel pour nous rappeler qu’il reste un long chemin à parcourir. 

Pouvons-nous parler d’actualisation de ce document d’archives ? 

John Collins : Non, car nous n’avons apporté que de très légères modifications au débat. Les quelques adaptations du texte sont dans le but de le mettre le plus au présent possible, de l’inscrire dans l’ici et le maintenant du public, notamment lors de l’accueil en salle des spectateurs et pendant la présentation des deux débatteurs notamment. Cela nous permet de jouer de l’ambiguïté entre le présent du spectacle et le document d’archives qui porte en lui le vocabulaire des années 1960, un vocabulaire très connoté à nos oreilles. Nous n’avons pas souhaité modifier le texte, malgré l’utilisation de ces mots controversés, voire « bannis » aujourd’hui, parce qu’extrêmement racistes et discriminatoires. Notre envie était de délivrer la chose telle qu’elle a été et telle qu’elle est toujours. Sans filtres, sans politiquement correct. Le plus impactant est de préserver la manière dont ces deux hommes débattent. Ils le font d’une manière incroyable, la discussion est de haute tenue. Il serait impossible d’attendre d’un débat d’aujourd’hui autant de tenue. 

Plus qu’une reconstitution historique, votre dessein est aussi de nous faire connaître intimement James Baldwin.  

John Collins : Outre le sujet de la discrimination, de la race et de la place des Noirs-Américains dans la société américaine, c’est la figure et la langue de James Baldwin qu’il nous plaît de mettre en scène. Nous avons rajouté une scène finale au spectacle qui n’est pas du tout en lien avec le débat mais qui vient placer l’auteur dans une discussion intime avec sa grande amie Lorraine Hansberry. Elle a été la première autrice noire à avoir une de ses pièces montées à Broadway, Un raisin au soleil (A raisin in the sun) en 1959. En ajoutant cette scène, nous donnons le dernier mot à James Baldwin – car dans le débat, William F. Buckley Jr. termine la discussion – et proposons au public un point de vue plus personnel et rarement évoqué sur l’auteur. Un portrait plus complet de cet homme. Nous avons construit cette discussion à partir de lettres que se sont échangées James et Lorraine dans les années 1960, mais aussi d’interviews qu’ils ont pu donner. Le débat se continue d’une certaine manière dans cette scène finale. Les idées de Lorraine Hansbury étaient souvent radicales. Elle a inspiré et parfois poussé Baldwin dans ses retranchements. D’une certaine manière, nous espérons que la conversation pourra continuer à la sortie de la salle, qu’en réutilisant le débat politique par le biais artistique, nous pouvons provoquer le débat d’une manière nouvelle. Le sujet est loin d’être résolu, il est universel.  

Entretien réalisé par Moïra Dalant