Il était une fois

Chaque génération assiste à la fin d’un monde et au commencement d’un autre. Entre les deux, c’est une pagaille, une cacophonie, un théâtre inachevé. Il appartient à chaque génération, peut-être de changer le cours du destin, mais surtout d’inventer son propre récit. Pour la jeunesse qui voit la mise en danger de ses espérances, la résurrection des vieux démons, la fragilité des édifices, trouver le récit vrai n’est pas qu’une question poétique, c’est une question vitale. Dans chaque combat il y a opposition de la violence matérielle et de la puissance angélique du narratif. N’en déplaise à certains, ce ne sont pas les idéologies qui créent les mondes, ce sont les histoires. Reste à savoir si nous aurons encore le havre de silence, le temps contemplatif et l’harmonie des engagements pour raconter ces histoires, pour renouveler ces mythes fertiles, pour convoquer encore le récit historique. Le temps de la guerre est celui où nous croyons que la violence seule écrit l’Histoire, où nous n’avons plus la force de dénouer les malédictions matérielles. Mais la guerre aussi commence par une perversité de la narration, le discours nationaliste, la colonisation de la mémoire, la falsification de l’héritage, sont les histoires malades que seules des histoires justes peuvent contrebalancer. L’Histoire est-elle morte, comme le pensent certains ? Et morts avec elle les espoirs d’égalité sociale, de progrès humaniste, d’avancée vers le Sens ? Alors nous répéterons nos histoires, répéter au sens théâtral, non pas de manière incantatoire ou bégayante, mais pour approfondir le récit qui nous réunit, faire Peuple. Même si l’Histoire a certainement abandonné bien des peuples, ce sont bien les histoires qui font les peuples autant que les peuples qui font les histoires.

L’audimat qui se gave de stupidités, ce n’est pas le Peuple, les masses faisant la queue les vendredis noirs de soldes ce n’est pas le Peuple, les ralliements béats devant les spectacles vides ce n’est pas le Peuple, les attroupements haineux cherchant une victime expiatoire, les troupeaux manipulés par la frustration, la bêtise, ce n’est pas le Peuple, les groupes que rien ne soude sinon un commun ressentiment ce n’est pas le Peuple, les agrégats fortuits ligotés par des contrevérités, des rumeurs, des invectives, des polémiques vaines, des peurs médiévales, tout cela ce n’est pas le Peuple, c’est la foule.

Mais l’espoir que le travail et la probité offriront aux générations qui viennent un meilleur monde, c’est le Peuple, l’intelligence débarrassée des modes et des obscurités, c’est le Peuple, la légitimité de lutter pour ses droits et pour les droits des autres, c’est le Peuple, le savoir inébranlable que la dignité vient de la culture et de l’éducation, c’est le Peuple, la compassion, l’empathie, la générosité pour ceux qui souffrent, pour ceux qui ont encore moins que soi, c’est le Peuple, le soulèvement sans orgueil contre l’injustice sociale, c’est le Peuple, la volonté de vivre avec les autres sans leur demander d’abdiquer leur vérité, c’est le Peuple, la conscience qu’il y a en prison des hommes et des femmes dont le crime aura été de naître dans le mauvais quartier, c’est le Peuple. Ce qui raconte l’histoire, c’est le Peuple, et ce qui fait l’union de ce peuple comme Peuple, c’est le récit dans lequel il se reconnaît, pas les chimères génétiques.

Quand des inclus nous disent que notre théâtre est élitiste et n’est pas populaire, ils ne font rien d’autre que mépriser l’intelligence du peuple. Ce peuple qui a un grand désir, qui sait que l’âme n’est pas seule et que le plus grand trésor est un trésor de vocables et d’émerveillements. Quand nous ne croyons plus au théâtre populaire, nous trahissons non seulement la plus haute idée que nous puissions nous faire de la culture mais aussi la définition la plus puissante de la démocratie. Bref, nous confondons le théâtre avec un divertissement et le peuple avec l’audimat. Plus que jamais nous avons besoin du besoin du peuple, pour nous laver des faux désirs, produits à coup de matraquage publicitaire avec la complicité de certaines élites. Il n’y a pas que la misère matérielle, même s’il faut la combattre car elle est une injustice folle dans un monde si riche, ce qu’il faut donner aussi aux enfants ce sont les moyens de formuler leurs histoires et qu’ils ne regardent pas une bibliothèque comme un mur qui les sépare des autres, mais comme un jardin où ils apprendront à aimer.

C’est cela le théâtre populaire, la connaissance de ce désir du peuple d’être plus grand que les étiquettes qui lui sont collées sur le front. Il n’y a pas de Démocratie, il n’y a pas de Liberté, il n’y a pas d’Égalité, sans l’éducation et la culture. Ceux qui ne reconnaissent pas cela excluent le peuple de tout espoir de vie meilleure, de toute possible Fraternité. Ce sont tout simplement des salauds et ils ne le savent pas toujours.

Qu’est-ce que je pourrais souhaiter, moi ? Que ce combat qui a été le combat de ma vie, soit celui de ceux qui viennent. Ils feront mieux que nous, alors qu’ils sont dans un monde encore plus difficile. Un combat qui ne finira jamais, mais pourquoi devrait-il finir ? Un combat qui est en soi déjà une récompense sitôt qu’on s’y engage, qui fonde les communautés d’esprits, qui rend palpable l’espérance, qui dénoue le communautaire et l’identitaire et donne formulation plus grande au destin d’une génération. En un mot, la construction d’un récit qui sauve.

Finalement tout se termine toujours par « il était une fois… », c’est-à-dire par la possibilité de raconter encore. Quelque chose finit et quelque chose commence et entre les deux la jeunesse cherche les mots qui donneront Sens à son combat.

Que le Festival d’Avignon soit toujours le lieu de la jeunesse, de la parole et de ce qui vient.

- Olivier Py

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