Entretien avec Séverine Chavrier

Qu’est-ce qui vous a décidée à adapter le roman de Faulkner Absalon, Absalon ! ?

J’aborde régulièrement des thèmes tels que la question de l’héritage d’une génération à l’autre, les relations fraternelles, la jeunesse face à l’autorité parentale, la folie comme revanche sociale… Pour ce spectacle, le déclic est venu lorsque je me suis rendu compte que, dans mes pièces précédentes, je n’avais pas encore abordé certains sujets essentiels, notamment la question de la cohabitation, de la violence et de la légitimité de la fondation d’une nation nord-américaine.

Votre adaptation est libre et repose en partie sur l’appropriation du texte par les comédiens. Pouvez-vous nous parler de votre processus de création ?

Plutôt que de suivre une chronologie stricte ou de reproduire les temps forts du roman, nous explorons différentes configurations et relations entre les personnages. Notre démarche est davantage centrée sur les rapports de parole et les interactions entre les acteurs, ce qui permet une réinterprétation vivante et dynamique de l’œuvre de Faulkner. Nous avons cherché à explorer le jeu entre le récit et la scène, en mettant l’accent sur la façon dont chaque scène est racontée plusieurs fois, révélant différentes perspectives. Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre comment la manière de parler d’une scène révèle la personne qui la raconte. J’ai cherché à créer une expérience immersive où le public est plongé dans l’univers de Faulkner, tout en laissant place à l’interprétation et à l’émotion. Tout comme les actrices et les acteurs, je souhaite que le public trouve sa propre connexion avec l’histoire et les personnages.

Vous intégrez également des éléments de la vie des comédiennes et comédiens…

Oui, j’intègre ces éléments biographiques pour garantir la sincérité du spectacle. J’ai choisi des artistes dont les histoires familiales ou professionnelles résonnent avec les thèmes de la pièce, comme la lutte contre la domination et l’exploitation. Je m’appuie sur leurs contributions pour construire le texte et les scènes, et j’assure le montage final en réinjectant l’essence de Faulkner dans la pièce. C’est un équilibre entre improvisation et direction artistique. Nous naviguons entre improvisation et réécriture pour créer une dramaturgie qui émerge organiquement du processus de travail. Chaque acteur apporte son interprétation et ses propres mots, ce qui enrichit la pièce et lui donne une dimension unique : le spectacle évoluerait différemment si nous travaillions avec d’autres acteurs…

Comment la complexité narrative du roman de Faulkner est-elle mise en œuvre dans votre adaptation théâtrale ? Comment abordez-vous la thématique de la domination patriarcale et économique des Blancs dans votre adaptation ?

Je souligne la multiplicité des narrateurs dans le roman et je recherche le poids émotionnel plutôt que la vérité factuelle dans la narration. Je privilégie une approche archaïque et brutale, en utilisant le maquillage et les costumes pour transformer les acteurs et en jouant avec les échelles temporelles. Mon objectif est de capturer l’essence shakespearienne de Faulkner, en mettant l’accent sur la virtuosité du jeu plutôt que sur la sophistication technique. J’essaie de mettre en lumière l’évolution des États-Unis, du bruit et de la fureur à l’essor mercantile, en montrant comment cette trajectoire écrase les individus. C’est une réflexion sur l’impact de l’histoire nationale sur les destins individuels. Je contextualise la pièce dans la guerre de Sécession et je montre comment cette domination influence les relations familiales et sociales. C’est une critique subtile de l’exploitation continue du Sud par le Nord. Dans le spectacle, la voiture représente à la fois la modernité, la liberté et l’oppression industrielle. Elle devient un lieu de travail et de confession, reflétant ainsi les rapports de pouvoir et l’exploitation de la classe ouvrière. La transformation des techniques de production de l’esclavagisme à l’industrie automobile souligne la continuité des schémas de domination économique.

L’enfance est un thème central du roman : comment se traduit-il dans votre adaptation ?

Le thème de l’enfance est lié chez Faulkner à l’innocence, à une forme de pureté perdue qui s’oppose à la faute et à la culpabilité. Il y a aussi la question de la mémoire et des traumatismes qui lui sont liés…

Pouvez-vous nous présenter les différents espaces scéniques et la façon dont ils s’articulent ?

J’ai créé différents espaces pour représenter la maison historique, le présent du travail et l’université contemporaine. Ces espaces reflètent les couches de l’histoire et de la société nord-américaine, de la plantation à l’exploitation moderne. Nous utilisons des caméras fixes pour capturer différents angles de la performance en direct, ainsi qu’une cadreuse pour suivre l’action. La vidéo est intégrée au spectacle en temps réel, avec des effets fantomatiques pour renforcer l’ambiance. J’utilise beaucoup le plan américain, particulièrement captivant, car il crée une rupture visuelle qui évoque la mémoire et la prégnance du passé. La caméra fixe permet d’explorer la mémoire comme un fantôme qui hante le cadre, renforçant ainsi l’aspect faulknérien de l’histoire. Le plateau nu était complété par un billboard, une sorte d’écran sur lequel des petites pièces peuvent être disposées pour représenter différents espaces. Nous avons utilisé des jeux de volets pour créer des cachettes et jouer sur les échelles, du petit au grand. Les échelles et les contrastes, tels que le monumental et le petit, reflètent pour moi la dualité entre l’enfance et l’âge adulte, ainsi que les questions de mémoire et d’histoire. Cela vient aussi de la nature même du projet, à la fois pharaonique et enfantin.

Parlons de la musique. Quel rôle joue-t-elle dans votre spectacle ?

La musique, en collaboration avec le bassiste Armel Malonga, crée une ambiance organique sur scène. Elle contribue à construire des émotions et des atmosphères, tout en évitant toute référence historique directe.

Entretien réalisé en février 2024