Entretien avec Enzo Verdet

La Casa de Bernarda Alba de Federico García Lorca a été censurée par le pouvoir franquiste parce que son auteur y dénonce le poids des traditions qui pèsent sur les femmes. Dans cette pièce en huis clos où aucun homme ne traverse l’espace scénique, vous avez choisi de faire jouer ces rôles par des comédiens détenus à la prison d’Avignon le Pontet. Pourquoi ?

Il y avait trop de points de convergence entre l’œuvre de Federico García Lorca et l’expérience des détenus du Pontet pour faire l’impasse. En relisant la pièce, j’ai retrouvé des phrases, des situations que j’avais déjà entendues dans leur bouche. Ce besoin de liberté, l’importance du regard de l’autre, cette omniprésence d’un extérieur invisible, à la fois source de tous les dangers et de tous les désirs. La collision était bouleversante. Ce jeu de renversement entre les genres permet d’interroger nos représentations : d’un côté la figure d’un détenu fort, dur, violent, par exemple, cette masculinité exacerbée qui lui colle à la peau, de l’autre ces femmes andalouses écrouées elles aussi dans leur sexe, « le fil et l’aiguille pour la femme, le fouet et le mulet pour l’homme ». Il y a là tous les éléments pour offrir au public une autre vision de la pièce, de ces acteurs et de la liberté. Faire dialoguer ces hommes et ces femmes, c’est porter un autre regard sur la figure du détenu, mais c’est aussi leur offrir un autre regard sur leur détention et sur les femmes. Lorsque nous avons commencé à travailler la pièce avec eux, il n’y a pas eu de réserves ou de réticences à jouer ces rôles féminins devant les autres. Ce n’était même pas une question d’adaptation, mais de réelle convergence. C’est cela la puissance du théâtre. Établir entre ces figures féminines recluses au fond de l’Andalousie des années 1930 et ces hommes du Pontet, un dialogue à plus d’un siècle d’écart pour dire le besoin fondamental de liberté. Parce que l’enfermement chez Federico García Lorca n’est pas que contextuel, il est physique. Il se fait chair. Il est redoublé par la séparation entre les espaces intérieurs et extérieurs. Mettre en scène ce retournement, c'est aussi une façon de déconstruire la figure du détenu comme monstre. C’est donner à voir l’intimité d’une famille déchirée entre violence et affection, rires et larmes.

Un trône rouge, une table dressée pour un repas qui ne vient pas, un mur qui se teinte progressivement de noir alors que la tragédie avance, que pouvez-vous dire de la mise en scène ?

Le rideau s’ouvre sur l’enterrement du père. S’ensuit la matriarche, Bernarda, qui déclare les huit années de deuil : « Huit années durant lesquelles l’air de la rue ne doit pas pénétrer dans l’enceinte de la maison. » Elle voudrait fermer les portes, murer les fenêtres pour que ses filles restent à l’intérieur. C’est pourquoi j’ai resserré le décor. Toute l’action se passe dans une seule pièce de la maison. Dans le fond, un grand mur prend tout l’espace de jeu. Et ce mur est progressivement peint en noir. C’est l’œuvre de la Poncia, le personnage de la servante, seule comédienne présente sur la scène. Symbole d’un extérieur interdit, elle est le rappel d’une féminité à la fois absente et omniprésente. Elle est le seul personnage à pouvoir sortir, mais le seul aussi à rester tout le temps au plateau pour peindre. De la même façon, la Poncia est celle qui connaît tous les secrets de la famille et elle sait le danger qui couve derrière les portes closes. Avec ce geste, elle annonce la tragédie. Au milieu de l’espace de jeu, il y a la table pour ancrer l’espace familial. Une table dressée comme dans l’attente de quelque chose. Les comédiens habillés en costume noir viennent s’installer devant des assiettes vides comme si le repas allait débuter. Mais il ne débute jamais. À la place, il y a le ballet des enfants de Bernarda, le poids des rumeurs, l’asphyxie et l’explosion larvée dans chaque mot, sans oublier cette promesse de mariage sans amour faite à l’aînée des sœurs. Et puis, légèrement décentré, il y a le trône de la mère, Bernarda. Rouge.

Ce n’est pas la première fois que vous mettez en scène une tragédie avec les détenus d’Avignon-Le Pontet. Pour vous et vos comédiens, montrer le monde derrière les murs, est-ce échapper à la tragédie ou la donner à voir ?

Travailler ce texte en prison montre comment la privation de liberté entraîne la tragédie. Mais je ne voulais pas mettre l’accent sur l’enfermement, parce que le choix même des comédiens suffit à l’évoquer. L’aller-retour entre leur situation quotidienne et les scènes s’effectue naturellement. Et c’est cela qui crée la rupture. Lorsqu’ils parlent des étoiles qui ne sont pas les mêmes, selon que nous les contemplons libres ou non : comme ces huit années de deuil – la durée d’une condamnation – qui pèsent soudain de tout leur poids sur le public. Avec ces comédiens, il y a une puissance tragique que je ne trouve nulle part ailleurs. Aucun doute que cette fenêtre théâtrale intervient à la fois comme un exutoire et comme une libération. C’est une pièce qui invite à crier. C'est bête, mais on ne crie pas en prison. Tout est retenu, jusqu’à l’implosion. Combien se pendent dans leurs cellules ? Ce geste est présent aussi dans la pièce de Federico García Lorca. La porte de La Casa de Bernarda Alba s’ouvre sur un deuil et c’est un deuil qui la referme. Entre, il y aurait la possibilité de partir. La Poncia le fait remarquer à Bernarda : la famille pourrait déménager dans un autre village. Un village où ses filles pourraient vivre, se marier. Mais la matriarche refuse. Elle ne veut pas risquer de perdre son statut. Cette peur est également présente en prison. Le milieu est violent, régi par des codes et des lois très stricts. Mais le quitter pour le monde extérieur est un vertige sans nom. C’est cela qui m’a intéressé dans le rapport à la liberté chez les filles de Bernarda. Ce mélange entre attrait et inquiétude. Leur économie de la parole aussi : tous ces silences et ces non-dits sont mis en place comme pour retarder la tragédie. Leur mère est au centre de la maison, elle dit veiller sur elles les yeux grands ouverts, mais elle ne voit rien. Ou plutôt, elle refuse de voir, car elle reste dans l’illusion de sa toute-puissance. Elle ignore les avertissements de la Poncia comme Œdipe ignore les présages de Tirésias et c’est cela la tragédie : le combat entre un sachant et un ignorant volontaire. La Casa de Bernarda Alba est une œuvre complexe qui trouve, avec les comédiens du Pontet, un écho particulier. C’est un dialogue qui s’installe sur scène entre eux et ces filles. Ils sont réunis par un même enfermement. Ils partagent une histoire. Ils prennent une parole qui ne leur appartient pas et qui pourtant ne cesse de parler d’eux.

Entretien réalisé par Julie Ruocco en février 2024