Entretien avec Lee Jaram

Entretien avec Lee Jaram

Qu’est-ce qui vous a menée à combiner une tradition orale coréenne vieille de trois cents ans, le pansori, et la nouvelle Maître et serviteur de Léon Tolstoï ? 

J’apprends et pratique le pansori traditionnel depuis l’âge de 10 ans. Raconter des histoires à travers le pansori est ce que je sais faire le mieux, ce qui m’est le plus familier. J’ai passé trente ans à m’entraîner sous la tutelle de maîtres du patrimoine culturel immatériel national pour apprendre le pansori traditionnel. Depuis l’âge d’environ 25 ans, je crée mes propres histoires et les partage avec le public. En 2019, j’ai adapté Le Vieil Homme et la Mer d’Ernest Hemingway au format du pansori traditionnel, avec juste un sorikkun (chanteur) et un gosu (percussionniste) sur scène. À la suite de ce succès, j’ai passé un certain temps à chercher une autre œuvre que je pourrais exprimer à travers la même structure traditionnelle, et c’est là que j’ai découvert Maître et serviteur. Dès la première lecture, cette nouvelle de Tolstoï a éveillé quelque chose d’à la fois « froid et brûlant » en moi. J’ai eu envie de partager cette sensation avec le monde, et j’ai choisi de raconter cette histoire par le pansori, la langue que je parle le plus couramment en tant qu’artiste. 

Quand j’ai décidé d’adapter cette histoire, « l’image » que j’ai immédiatement voulu créer était celle de me tenir debout au milieu d’un grand blizzard vide avec les spectateurs. Ironiquement, après avoir choisi d’utiliser le format du pansori traditionnel, j’ai commencé à douter de moi à nouveau, comme je le fais au début de chaque nouvelle création. Je me suis demandé si, pour créer cette image frappante à l’ère du multimédia, je n’aurais pas besoin d’utiliser la technologie moderne. Pendant un moment, j’ai envié les techniques des autres genres théâtraux : une mise en scène complexe et tape-à-l’œil, la projection vidéo, l’utilisation d’arts graphiques… Maître et serviteur m’a donné le meilleur conseil pour ce projet difficile : « Fais-le avec ce que tu maîtrises le mieux. » J’ai imaginé à quel point les sorikkun de la période Joseon devaient être anxieux et terrifiés la première fois qu’ils ont eu à exprimer des « gémissements fantomatiques » ou l’immensité de la mer. Et la catharsis qu’ils ont dû ressentir quand ils y sont parvenus. Heureusement, grâce à ma metteuse en scène, Park Ji Hye – qui me rappelle constamment « Tu dois faire du pansori » – j’ai pu revenir aux possibilités infinies que me propose mon art. 

 Avec seulement un éventail, un percussionniste et une scène vide, la performance semble particulièrement vivante. Comment l’apparente simplicité du pansori parvient-elle à créer cet effet ? 

L’espace immense de la scène et du théâtre est ma toile. À chaque fois, je sens l’énergie du public, les expressions sur leurs visages, ce qui me permet d’aller à la rencontre de la toile du jour. Je peins sur cette toile méticuleusement, pour que le public voie clairement l’image que je crée. Je ne dois pas lâcher ce fil de concentration, ne serait-ce qu’une seconde. Chaque image que je dessine sur la scène doit être détaillée et « bienveillante ». Je dois parler doucement, comme si j’expliquais quelque chose à un proche. Ainsi, les images imaginaires que je dessine dans cet espace vide se déploient différemment pour chaque individu, en écho à sa propre histoire. C’est merveilleux : des centaines d’imaginaires qui se déploient dans un seul espace, en réponse à la même histoire racontée par une seule conteuse. Et puis il y a la musique, bien sûr. La relation entre le chanteur et le percussionniste est à la fois musicale et narrative. Depuis notre première rencontre, Lee Jun-hyung a joué du tambour pour chacune de mes représentations de pansori, pour les représentations traditionnelles comme pour mes créations. La première fois que je l’ai entendu jouer, je me souviens m’être dit « Où ce joyau était-il donc caché jusqu’ici ? » Il déploie des narrations inventives avec une liberté totale, tout en s’appuyant sur des rythmes traditionnels. Notre rencontre a donné à mes créations de pansori l’audace d’embrasser le vide de la scène, ainsi qu’une sensation de vraie liberté et de profondeur. Sur scène, Jun Hyoung est à la fois une présence extraordinaire, le tout premier spectateur qui écoute mon histoire et un partenaire qui tantôt guide ma voix, tantôt la suit. C’est à travers lui que je perçois l’énergie du public ou que je peux sentir si nous sommes sur la bonne voie.

La scénographie de Yeo Shindong ajoute une autre dimension. Il utilise la lumière pour venir à la rencontre de l’histoire dans mes performances. Il ne laisse jamais sa lumière prendre le pas sur le récit. La lumière qu’il crée suit attentivement l’état des personnages que je décris– parfois à une vitesse si lente qu’il est difficile même pour moi de percevoir son mouvement, ou avec une lumière qui semble si « parfaite » qu’elle semble toujours avoir été là. Parfois, je suis même la lumière qu’il déplace à travers l’espace. Les spectateurs, concentrés sur l’histoire et qui ne font pas nécessairement attention à la lumière, finissent par se dire : « Oh ? Quand la scène est-elle devenue si sombre ? » Il a toute confiance en chaque mot que je prononce sur scène, et j’ai toute confiance en la couleur, l’espace et la vitesse de la lumière qu’il crée. 

D’après vous, quelle place occupe l’art du pansori en 2026 ? 

Le pansori est pour moi un territoire sans fin que je veux traverser pour le restant de mes jours. Je ne sais pas exactement quelle forme ou quelle place le pansori occupe aujourd’hui ; je n’ai pas la distance objective nécessaire pour répondre à cette question, parce que je suis quelqu’un qui aime profondément le pansori et qui est constamment en train de redécouvrir chacune de ses facettes. Dans la société coréenne, le pansori est encore un « art traditionnel méconnu » qui demande à être redécouvert en permanence. Même si mon travail et le genre en lui-même ont attiré l’attention des amateurs d’art au cours de la dernière décennie, le pansori reste un territoire largement méconnu sur la grande carte des arts du spectacle coréens. D’une certaine manière, je suis comme une agricultrice qui cultiverait cette terre – explorant la tradition, adaptant des histoires contemporaines pour le pansori, accueillant à bras ouverts ceux qui viennent me rencontrer moi et mon art, en leur offrant le fruit de mon labeur. 

Seule sur la scène, vous incarnez Vassili, Nikita, le cheval, et même la tempête. Comment vous êtes-vous préparée pour une telle performance ? 

Depuis sa création, le pansori traditionnel est un genre dans lequel des dizaines de personnages et leur environnement peuvent être joués par un seul chanteur. Cela fait maintenant trente-six ans que je pratique et parfait cet art. Il n’y a pas de secret que je puisse expliquer ; c’est une compétence qui fait maintenant partie de mon ADN, enracinée dans mon corps après une vie de pratique. Et honnêtement… c’est très amusant. Ces moments où les personnages, les animaux, les objets et la nature habitent mon corps sont exaltants. Pour accueillir ces entités, je passe du temps à les observer, à essayer de m’approcher d’eux pendant le processus créatif. Par exemple, j’ai pris des cours d’équitation pendant trois mois pour accueillir Zetty, le cheval, dans mon imaginaire, et j’ai parcouru les champs de neige de Mongolie pour ressentir le blizzard. Après avoir fait l’expérience d’un sujet, l’avoir compris et embrassé avec amour, ces expériences sont absorbées pour faire partie de mes personnages. Une fois que je commence à les présenter au public – et à mesure que les représentations se multiplient – je deviens capable de jouer librement, modifiant mon visage et mon corps pour les accueillir tous. C’est un réel plaisir. 

C’est aussi pour ça que j’aime m’adresser au public pendant la représentation. Je pense qu’il y a là une synergie puissante entre l’une des valeurs enseignées par le pansori traditionnel – « exister en tant que sorikkun sur la scène » – et ma propre personnalité et expérience. C’est le résultat précieux de l’expérience acquise lors d’innombrables représentations et de rencontres avec de nouveaux publics. 

Propos recueillis par Julie Ruocco en février 2026