Entretien avec Vanasay Khamphommala

Quel est le point de départ de chacune de vos créations ?

Vanasay Khamphommala
Le premier moteur de l’écriture, c’est souvent une mauvaise idée qui persiste, une question impossible. Par exemple, la forme initiale de Je te chante une chanson toute nue en échange d’un verre, avait lieu en appartement. Il s’agissait de mélanger les protocoles du dîner et des rencontres sexuelles anonymes, mais de placer au cœur de l’échange un geste artistique.Chez moi, les créations commencent souvent par ce type d’intuitions. Pour les creuser, je mobilise des approches issues de mon parcours d’universitaire et de chercheuse. Les lectures de philosophie, de sociologie, d’histoire nourrissent la construction du projet. Mais à cette recherche intellectuelle s’ajoute une quête de sensations, comme si certaines réponses ne pouvaient apparaître qu’à l’endroit où la pensée cède la place au sensible.

Dans Je te chante une chanson toute nue en échange d’un verre, comme dans plusieurs de vos performances, les corps deviennent des lieux de négociation du regard et du désir. Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette exposition ?

Le rapport entre désir et créativité. Cette question était au cœur de L’Invocation à la muse, créé avec Caritia Abell au Festival d’Avignon en 2018 dans le cadre d’un Vive le sujet ! Tentatives. Cette performance consistait à improviser un poème au cours d’une séance de domination. Elle a nourri une interrogation centrale : comment l’érotisme peut-il devenir force de création ? Quels nouveaux imaginaires érotiques la scène peut-elle faire advenir ?
Dans plusieurs performances, comme L’Invocation à la muse ou Écho, je travaille la coprésence des corps, leur exposition, les tensions et les désirs qui circulent dans un même espace, en questionnant aussi la place et l’implication du public. Le plateau devient alors un lieu où les relations se négocient, se déplacent, se réinventent.
Le théâtre n’est jamais pour moi un lieu de démonstration : il est un terrain de recherche où le corps – traversé par le désir ou la mémoire – devient matière à penser autant qu’à éprouver.

Votre travail revient souvent vers la question de la transformation et des identités mouvantes. Qu’est-ce qui nourrit cette recherche ?

Mon rapport au monde, à la manière dont il se transforme et me transforme en retour. Les questions d’identité sont toujours relationnelles : elles se pensent moins qu’elles ne s’éprouvent. Et la littérature fait ici caisse de résonance : Les Métamorphoses d’Ovide, qui m’accompagnent depuis l’enfance, Shakespeare, pour la manière dont son théâtre fait dialoguer tradition et subversion, et aujourd’hui Paul B. Preciado, dont j’ai récemment proposé une nouvelle traduction du Manifeste contre-sexuel. En tant que femme trans franco-lao, cette recherche rejoint aussi quelque chose de plus personnel. L’histoire de ma famille est liée à l’histoire coloniale et post-coloniale, notamment aux mouvements migratoires en lien avec les révolutions en Asie du Sud-Est dans les années 1970. Comme beaucoup d’enfants nés dans ce contexte qui privilégiait l’assimilation, j’ai commencé par rejeter mon héritage culturel lao. Puis cette mémoire est revenue presque comme un membre fantôme, comme si une partie de moi-même avait toujours existé sans que j’en aie pleinement conscience. Peu à peu, cette dimension a nourri ma sensibilité, ma pensée et mon travail artistique.

Dans ces deux créations, le chant semble devenir une manière d’entrer en relation avec l’autre. Que permet-il de transmettre lorsque les mots seuls ne suffisent plus ?

On pourrait répondre que les mots relèvent de la rationalité, et le chant de l’émotion. Mais ce qui m’intéresse, au fond, dépasse cette opposition entre parole et musique. Ce qui m’intéresse, c’est notre usage social – et donc politique – de la voix. Quelles sont les voix que nous n’entendons pas ? Quelles sont celles que nous apprenons à faire taire ? Et qu’est-ce que, dans nos propres voix, nous refusons parfois d’écouter ? Le chant transforme l’espace d’écoute entre performer et public, surtout lorsqu’on travaille à partir d’un répertoire populaire, ou en dehors des logiques de virtuosité et d’excellence. Il déplace la question : il ne s’agit plus d’admirer une performance, mais de fabriquer une qualité de présence et de relation. Le chant ouvre alors un espace partagé où quelque chose du lien social peut être rejoué, déplacé, interrogé. Mais cela suppose aussi de déplacer certains usages convenus de la voix chantée elle-même qui peuvent parfois neutraliser sa puissance de transformation autant que les usages ordinaires de la parole. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas la voix comme démonstration, mais la voix comme lieu de présence, de trouble et de relation. Les voix qui me troublent sont celles qui échappent à la seule maîtrise du discours. En chantant, j’essaie de devenir audible autrement : comme un corps traversé, vulnérable, en relation, littéralement et figurativement mis à nu.

Propos reccueillis en mai 2026