Votre création est à la frontière entre le conte et le thriller psychologique. Elle aborde la fin de vie.
Tiphaine Raffier
Ce texte, que j’ai écrit et mis en scène, prend la forme d’un huis clos. Dans une maison, située dans un village imaginaire, une femme, Laure, réunit ses frères et sa sœur. Atteinte d’un cancer, elle va y vivre ses derniers jours. Autour d’elle, chacun tente de s’organiser pour l’accompagner, pour l’aider à rester souveraine jusqu’au bout. Progressivement, la mort annoncée agit comme un révélateur : elle met à nu les failles, les peurs. Le public assiste à leur naufrage face à l’imminence de la disparition. Dans ce conte se déploie tout un imaginaire de la mort, pendant qu’une course contre la montre s’engage. Le temps se dérobe. Des rapports de pouvoir s’installent : qui a le droit de regarder, à quelle distance et comment ? Comment regarder sans juger ? Quelle est la différence entre la vigilance et l’attention ?
Plusieurs œuvres littéraires vous ont inspirée lors de cette création.
Oui, et la plus importante est La Fontaine des lunatiques d’André de Richaud. Cet auteur, aujourd’hui un peu oublié, mêle romantisme et symbolisme. J’ai découvert son roman il y a trois ou quatre ans et sa lecture m’a profondément marquée. L’hors-présence emprunte à André de Richaud la puissante métaphore de La Fontaine des lunatiques.
Vous interrogez les regards que notre société occidentale porte sur la mort.
Ce qui m’intéresse, c’est comment chacun des personnages regarde Laure. Et comment chacun se positionne face au glissement progressif de son état. Au fil de la pièce, Laure n’est plus tout à fait la même personne d’une scène à l’autre. Alors chacun a une manière différente de faire face à cette métamorphose ou chimérisation. Le début de la mort force à réinterroger, et ce jour après jour, notre rapport aux croyances, aux peurs, aux liens entretenus avec la vulnérabilité et la perte. Les travaux fondateurs de Robert William Higgins – psychanalyste, consultant et enseignant en soins palliatifs – m’ont beaucoup inspirée. Il a théorisé ce qu’il appelle « l'invention du mourant » : le processus par lequel nos sociétés ultramodernes fabriquent une catégorie à part pour celui qui tarde à finir de mourir. Le nommer, c’est déjà le mettre à l’écart, l’exclure du monde des vivants avant même qu’il ne soit mort. Dans l’histoire que je raconte, certains retiennent Laure du côté des vivants, quand d’autres aimeraient l’aider à mourir plus vite. C’est dans cet écart, dans cette impossibilité à s’accorder sur l’endroit où Laure se trouve réellement, que se joue quelque chose d’essentiel. Pour Higgins, ce mouvement d’exclusion du mourant n’est pas de la malveillance. C’est systémique. Le produit d’une société qui a appris à gérer la mort plutôt qu’à l’habiter. Mais l’« hors-présence », dans la pièce, ne concerne pas que les mourants. Il y a aussi les morts qui refont surface et continuent d’occuper l’espace de leur présence. Et puis il y a les vivants, qui cherchent tous la qualité de leur présence. Comment réussir ses adieux ? Ainsi, l’hors-présence traverse tous les personnages. C'est ce vide-là que je voulais mettre en scène. Peut-être que c’est exactement là où l’art peut faire quelque chose que ni la médecine ni le politique ne savent faire : tenir ensemble ces présences multiples, leur donner un espace commun, un temps partagé. Et apprendre à regarder le vide en essayant de se demander ce qu’il est : de l’angoisse, un tunnel, un passage, de la boue ou de l’or selon qui regarde.
Votre pièce s’inscrit dans une forte actualité.
Je ne sais pas si, au moment où ces lignes seront lues, la proposition de loi sur l’aide à mourir sera définitivement adoptée. À l’heure où nous nous parlons, le texte a été voté en seconde lecture à l’Assemblée nationale. Il doit être examiné par le Sénat en avril pour une adoption envisagée avant l’été ou à la rentrée en septembre. Lorsque j’ai commencé l’écriture, les débats avançaient. L’idée de cette pièce est née d’une colère. Mais à mesure que je me suis informée sur ce sujet, que j’ai lu, écouté, cette colère s’est patinée de doutes, de nuances et de questionnement. L’hors-présence cherche à questionner tous les points de vue. Pour ma part, je suis favorable à l’aide active à mourir, mais je comprends parfaitement que cela fasse débat compte tenu de la complexité de chaque situation. Et la complexité d’une fin de vie est bien l’objet de cette pièce. Quel est notre bagage culturel autour de ce sujet ? Quelles en sont nos représentations ? Notre société occidentale entretient une contradiction. Elle tient la mort à distance, elle la cache tant elle la redoute. C’est dans ces tensions, dans ces regards multiples, que la pièce cherche à trouver sa langue.
Propos recueillis par Vanessa Asse en février 2026