Entretien avec Tim Etchells

Quel est le point de départ d’Everything Must Go ?  

C’est un projet qui s’inscrit dans la continuité de deux œuvres précédentes que j’ai créées avec la compagnie Forced Entertainment autour du lip-sync. Au plateau, les comédiens interprètent en playback des textes que j’ai écrits et qui sont vocalement générés par une intelligence artificielle. Nous nous intéressons à cette fusion de l’humain et du non-humain, parce qu’elle dit quelque chose de ce que signifie être humain aujourd’hui et vivre cerné par la technologie qui limite et redéfinit sans cesse l’espace dans lequel nous évoluons. Il y a là une forme de colère et de tristesse. 

Vous choisissez de poser cette réflexion tard dans la nuit, dans un bar qui est peut-être situé au centre d’une ville à moins qu’il ne soit sous la surface de la Terre… Pourquoi ce lieu ?  

J’étais attiré par l’idée d’un lieu fictif, doté d’une atmosphère particulière. Dans un bar, on peut se rencontrer, échanger avec des inconnus, réfléchir sur sa propre vie… C’est un lieu où se croisent une multitude de vies. J’aime l’idée qu’il s’agisse d’un endroit plus fantasmatique que réel, d’un refuge après la catastrophe, après l’effondrement. On ne sait pas si c’est tard dans la nuit ou tôt le matin, ou même si le bar est fermé. À certains moments du spectacle, nous sommes vraiment dans un bar et, à d’autres, il s’agit juste de la scène. Le sol noir et blanc ressemble au plateau d’un échiquier, propice aux illusions d’optique. La fiction est en perpétuel mouvement, elle se transforme à l’infini : comme ce qui relève aujourd’hui du domaine numérique, les images ou les vidéos générées par IA qui deviennent par un procédé de morphing une chose ou une autre, comme un paysage qui se dissout. Dans le spectacle, tout change tout le temps : les comédiens changent de costumes ou de voix, les histoires qu'ils racontent font mine d’aller quelque part mais bifurquent brusquement. Je m’intéresse à cette fluidité, à cette instabilité qui rappelle le monde actuel. 

Dans cet univers, les histoires colportées sont souvent fragmentaires. 

La forme du fragment est à la base de mon travail. Elle m’a obsédé pendant les quelque quarante ans de ma pratique créative. J’aime l’idée du fragment que les spectateurs et spectatrices doivent compléter : vous ne savez pas où il commence ni où il finit mais vous devez négocier avec ça. C’est une expérience très active pour le public d’un spectacle ou pour le lecteur d’un roman. C’est aussi, pour moi, un moyen de comprendre quelle est la nature de nos existences, nous qui vivons constamment entourés d’images et de fragments de nos vies. Votre téléphone vous montre aléatoirement une image d’il y a six mois ou dix ans et vous devez reconstituer le souvenir qui va avec… 

Une autre caractéristique de votre travail est l’humour – un certain type d’humour absurde. Que voulez-vous dire quand vous déclarez qu’Everything Must Go est une blague où rien n’est drôle ?  

Avec Forced Entertainment, nous aimons établir une relation dynamique avec les spectateurs et spectatrices. Nos pièces dansent avec l’attention et les réactions du public. Je pense que l’une des choses les plus marquantes que l’on peut mettre en œuvre dans un spectacle est de jouer sur la limite entre ce qui est drôle et ce qui est terrible, entre ce qui est comique et ce qui est tragique ou douloureux. C’est un geste puissant que de basculer de l’un à l’autre : cela oblige le spectateur à regarder la scène avec une grande acuité. L’énergie des interprètes constitue un autre aspect essentiel de mon travail. Comme je travaille à partir de voix générées par IA, le risque serait de créer une forme froide et autoritaire. Mais ce qui importe le plus, c’est ce collectif de six acteurs qui travaillent ensemble au plateau, leur écoute incroyable, leur aptitude à être ensemble, la vie qu’ils injectent dans le spectacle. Sans eux, ce dispositif technique serait une simple suite d’enregistrements. Mais, au cours du processus de création, les acteurs l’enflamment et lui font prendre des directions totalement inattendues. C'est la clef de cette performance. Souvent, les meilleurs projets sont ceux où nous savons écouter le plateau et nous laisser surprendre par ce qui s’y passe. 

Iriez-vous jusqu’à dire que cette capacité à se laisser surprendre constitue l’une des différences entre l’IA et la création artistique ? Parce que dans le premier cas, l’IA répond à une requête que nous formulons en nous donnant ce que nous attendons alors que, dans la recherche artistique, vous cherchez une chose et en trouvez une autre ?  

Dans le cas qui m’intéresse, je pense que les développeurs d’IA cherchent à fabriquer un outil utile, capable de produire un texte : une voix sérieuse, agréable, qui puisse nous lire un livre ou nous expliquer des choses comme le ferait une amie. Ils essaient de prédire nos usages et nous laissent une certaine liberté pour contrôler la vitesse de lecture plus ou moins lente, plus ou moins rapide. Ce que je cherche, c’est à rendre leurs prédictions inopérantes, de rendre le résultat non prédictible, de mettre en défaut le programme. Au cours du processus de création, il m’est arrivé d’écrire des textes sans ponctuation, incorrects, agrammaticaux. Quand je les ai fait lire à haute voix par l’IA, le résultat était étrange, surprenant, plein de bugs : ce que j’entendais, c’est que la machine était en train de se battre avec mon texte. Je pense que les technologies progressent, que les échecs sont sans cesse réinjectés dans le programme pour tendre vers une certaine idée de la perfection. Mais la perfection ne nous intéresse pas : ce qui nous intéresse, ce sont les erreurs et les bugs. 

Entretien réalisé par Simon Hatab en mars 2026