Quel a été le point de départ de 1 Degree Celsius ?
L’idée pour 1 Degree Celsius est partie d’une question discrète mais persistante qui m’accompagne depuis des années : quelle conscience avons-nous vraiment de la crise environnementale, et comment choisissons-nous d’y répondre ? J’ai remarqué que les conversations à ce sujet n’allaient souvent pas plus loin que la surface. En Corée, par exemple, les gens parlent de la météo, mais rarement de ce que cela révèle du changement climatique. Il y a une forme d’évitement collectif.
Le tournant a été une conversation que j’ai eue avec mon fils de 10 ans. Il m’a dit qu’ils parlaient de l’état de la planète à l’école, et que penser au futur le rendait très triste, voire désespéré. J’ai été frappée par l’idée que nous allions laisser à nos enfants non seulement un monde dégradé, mais aussi le fardeau du désespoir. Quand je lui ai demandé ce que nous pourrions faire, il m’a répondu, avec une simplicité désarmante, que nous pourrions marcher davantage. Il voulait dire utiliser moins la voiture, consommer moins d’énergie. Marcher, parce que c’est bon pour la santé, et bon pour la planète. C’est un mot qui est resté : marcher. Le plus ordinaire des gestes, mais aussi le plus universel et naturel. Avant le langage, avant la technologie, nous marchions… C’est un geste puissant dans son humilité. Marcher est devenu le centre du projet, une action très simple qui contient son propre rythme, sa propre manière d’habiter le monde.
1 Degree Celsius est né de ce constat : il n’y a pas de geste trop petit. Un changement d’un degré de température entraîne des conséquences majeures, et de petits gestes collectifs peuvent transformer notre futur. Sur scène, la marche évolue, depuis quelque chose d’organique vers une répétition mécanique, de la nature à la ville industrielle ; elle est un miroir de la façon dont l’humanité a remodelé la planète. Mais dans cette transformation réside un espoir fragile : celui que cette même humanité, capable de causer tant de mal, est aussi capable de soigner. Je veux offrir aux gens quelque chose qu’ils puissent ressentir, qui puisse les faire réfléchir après le spectacle. Jusqu’où sommes-nous allés ? Que faisons-nous à cette planète et à nous-mêmes ?
Pourquoi pensez-vous que la danse est un moyen puissant pour sensibiliser à la question environnementale ?
Pour moi, la danse est l’un des outils les plus puissants de sensibilisation précisément parce qu’elle existe au-delà du langage. Les mots sont essentiels, mais le corps peut atteindre des endroits qui échappent au langage. Le mouvement est une grammaire abstraite, et c’est cette abstraction qui fait sa force : elle permet à chaque spectateur de faire le lien avec ses propres souvenirs, sensations, et expériences de vie. Un simple geste peut résonner de cent manières différentes et être quand même partagé.
C’est là que la danse peut ouvrir un espace de perception. Elle ne donne pas de solutions, elle ne prétend pas résoudre les crises auxquelles nous faisons face. Ce qu’elle peut faire, c’est amener le problème jusqu’à nous, nous permettre de le sentir, d’être touchés émotionnellement, physiquement, permettant à cette question de revenir dans la conscience et le débat publics. Nous pensons souvent pouvoir écarter ce qui nous dérange, comme si jeter quelque chose suffisait à le retirer de nos vies. Mais tout nous revient, amplifié. Nous subissons les conséquences de nos actes, inévitablement. L’art nous permet de faire face à ce cycle.
Dans 1 Degree Celsius, je suis partie de l’action la plus simple : marcher. Sur scène, les danseurs se rentrent dedans, s’alignent, et fusionnent jusqu’à former une identité collective partagée. À travers la répétition et la transformation, la marche fait apparaître des paysages naturels, avant de graduellement devenir un geste calculé : on compte les pas, on se synchronise, on s’adapte aux rythmes de la ville, à la structure du monde industriel. Cette évolution contient une question centrale : nous avons causé cette crise par notre désir, mais nous pouvons aussi être ceux qui imagineront une autre voie. L’humanité reste au cœur de la question ; le mouvement est l’incarnation de notre combat pour répondre à l’état changeant de la planète.
Cette dialectique entre l’individu et le collectif se retrouve dans la musique et la scénographie. La musique n’est pas une transposition littérale des données du climat, mais elle est inspirée par les températures grimpantes – les pulsations s’accélèrent, les rythmes se durcissent tandis que le monde s’urbanise, les textures sont à la fois froides et tendues. Le temps d’un mouvement, le son évoque des horizons organiques ; dans celui d’après, il devient une machinerie industrielle au tempo insistant. Les musiciens tiennent la structure rythmique tandis que les danseurs la fracturent, brisant et reconfigurant le temps. Ils doivent s’écouter les uns les autres, se lire, et négocier leur présence dans l’espace.
Votre style est souvent décrit comme un minimalisme hypnotique. Comment trouvez-vous l’équilibre entre ce style et des questions sociétales complexes ?
Je ne vois pas la limitation comme une restriction, mais comme la condition même de la créativité. Lorsqu’on approche des questions sociétales complexes, la tentation est d’ajouter : plus d’images, plus de symboles, plus de spectaculaire. Lorsque nous avons commencé à travailler sur 1 Degree Celsius, nous avons expérimenté avec divers éléments : des matériaux plastiques, des drapeaux, des projections, même de la pluie artificielle. C’était très frappant visuellement, mais cela conduisait les spectateurs vers un processus d’illustration plutôt que d’expérience. Je me suis rendu compte que nous devions aller dans l’autre sens : réduire.
Nous avons donc commencé à retirer une par une les couches excessives. Ce qui est resté, ce sont les corps, et une utilisation puissante et sculpturale de la lumière. Au sein de cette limitation, je voulais voir si l’histoire essentielle pouvait continuer à exister sans ces intermédiaires. Retirer presque tout de la scène nous a permis de retrouver notre argument de départ : le corps en tant qu’harmonie, communauté, manifeste. Les corps des danseurs sont devenus les premiers porteurs de sens ; des corps qui endurent, se heurtent, se soutiennent et se réorganisent. En retirant toutes ces couches inutiles, le spectacle a révélé son vrai sujet : l’humanité en tant qu’organisme collectif, capable de résilience même quand tout le reste a disparu.
L’idée n’est pas de faire du minimalisme esthétique pour faire du minimalisme esthétique ; c’est un geste éthique. Utiliser moins de ressources, moins d’énergie, c’est demander si nous pouvons faire face à cette crise à mains nues, sans illusions technologiques ou appareil qui nous permettrait de nous tenir à distance, mais à travers notre présence, notre responsabilité, en nous appuyant les uns sur les autres.
Comment se passent vos répétitions ?
Pour ce projet, les répétitions se sont passées sur deux continents : j’étais au Royaume-Uni alors que tous les danseurs étaient en Corée. Nous avons dû utiliser Zoom. Ça n’était pas facile, parce que la chorégraphie est extrêmement précise. Je ne pouvais pas les guider physiquement, et ils ne pouvaient m’observer qu’à travers un petit écran. Mais nous y sommes parvenus quand même !
Les conditions demandaient une planification rigoureuse. Les danseurs coréens ont rarement un emploi du temps fixe ; beaucoup doivent faire plusieurs boulots pour survivre, ils répètent, enseignent, font plusieurs spectacles par jour. Je n’avais souvent que quatre heures pour travailler avec eux. Même si la matière est en fin de compte produite par les danseurs, je devais venir avec une structure claire. Pour les aider à naviguer dans cet espace, j’ai dessiné une carte détaillée dans mon carnet, inspirée par les lignes d’une cité imaginaire. Compter leurs pas est devenu leur seul moyen de se repérer. Cela demande une concentration intense. Faire que ce monde existe est un vrai défi.
Je me rappelle avoir commencé par cette instruction très simple : montrez-moi votre meilleure marche. Suivie de cette question : est-ce que vous savez compter ? (Rires.)
Entretien réalisé par Julie Ruocco en janvier 2026