Votre création puise autant dans la fable que dans la fiction. De quoi parle-t-elle ?
Rébecca Chaillon
J’avais envie de traiter de religion et d’explorer l’émergence d’une nouvelle croyance. Que pourrions-nous écrire, inventer en commun ? Face à la montée du fascisme, La Parabole du Seum se veut une tentative de survie. Une tentative qui prend racine à la marge, dans des vies qui résistent face à la norme. Cette pièce s’ancre dans un territoire que je connais intimement, car j’y suis née et j’y vis : la Seine-Saint-Denis. C’est un département extrêmement stigmatisé, sur lequel se projettent violences et préjugés. Dans ce conte, j’invite des personnes minorisées par leur race, leur religion, leur genre, leur orientation sexuelle, leur poids, leur état de santé, à se rassembler pour lutter contre le fascisme et l’écophagie – qui est la destruction, la dévoration de notre écosystème. Il s’agit de personnes dont on refuse qu’elles fassent communauté, tout en les isolant du reste de la société. Le titre La Parabole du Seum est très proche phonétiquement d’un livre qui m’a fascinée : La Parabole du semeur d’Octavia E. Butler. Une parabole, dans la tradition religieuse, est une petite histoire qu’on se raconte pour réfléchir sur un sujet. Le seum vient de l’arabe et signifie « venin ». Il évoque la colère, l’amertume. C’est précisément cette matière-là que notre pièce sonde. Sur scène se mêlent textes poétiques, performances et construction d’images sonores et visuelles. Comme dans mes travaux précédents, je cherche un impact entre l’œuvre et l’audience afin de générer de l’empathie, une prise de conscience, mais aussi du rire et des rêves. J’espère créer une communauté au plateau plus complexe et plus valorisée que dans notre société.
La Parabole du semeur d’Octavia E. Butler est d’ailleurs une de vos sources d’inspiration pour cette pièce.
J’ai découvert cette autrice afro-américaine de science-fiction en 2018 lors d’un cycle sur l’afrocyberféminisme à La Gaîté Lyrique. La compositrice et interprète Mélissa Laveaux était invitée à jouer quelques morceaux. Elle m’a proposé d’y lire des extraits d’Octavia E. Butler. Au début, je me disais que ce type de littérature n’était pas pour moi. Puis, très vite, j’ai été happée. À force d’entendre dire que la fin du monde est proche, on finit par se dire que la science-fiction n’est pas si éloignée du réel. Dans La Parabole du semeur, publié en 1993, Octavia E. Butler projette son récit en 2024, au milieu d’une société américaine en plein effondrement, minée par le changement climatique et les inégalités croissantes. Nous y suivons Lauren, 15 ans, fille de prêcheur. À la recherche d’un lieu propice au refuge, elle se lance dans une traversée des États-Unis, et rencontre sur sa route de nombreux rescapés comme elle avec qui elle tente de fabriquer une communauté dont elle écrit les principes, une sorte de nouvelle Bible. Je retiens de cet ouvrage l’idée du mouvement perpétuel, de faire chemin commun guidé par la nécessité de survivre. Cette découverte de l’œuvre d’Octavia E. Butler a été un véritable point de bascule. Elle m’a conduite à explorer plus largement la science-fiction écrite par des femmes ou personnes trans noires américaines comme N. K. Jemisin, Nnedi Okorafor ou Rivers Solomon mais aussi par des auteurs et autrices caribéens comme Ketty Steward, Michael Roch, Isis Labeau-Caberia. Et puis l’autrice Meg Ellison, qui dans ses nouvelles manipule la grossophobie et la S.F. Ces artistes m’ont donné le désir de jouer avec ce langage poétiquement et politiquement. La science-fiction n’apporte pas de solution, mais elle permet de supporter la douleur différemment, de rêver autrement. Parmi les autres sources d’inspiration, il y a également les Chevaliers du Zodiaque et The Wiz, la comédie musicale dérivée du Magicien d’Oz, avec un casting d’artistes noirs et ma dernière pépite au croisement d’un livre de philo et d’humour : Le Goût du seum de Chams Zarrouk.
Qui sont vos interprètes réunis pour faire communauté ?
Elles et ils ont en commun, dans leur vie, d'avoir développé des stratégies de survie pour de multiples raisons : parce qu’ils sont queers, trans, gros, parce qu’ils ont vaincu une maladie, parce qu’ils ont connu l’exil... Tous ne viennent pas du monde de la scène et c’est précisément ce qui m’importait : rassembler des individus qui ont suffisamment de colère, de raisons de se révolter et qui méritent d’avoir leur place au plateau. Ensemble, nous faisons émerger un langage commun. L’écriture de la pièce s’est construite à partir d’eux : je leur ai transmis mes outils, elles et ils ont posé leurs limites. Dans cet espace partagé, la matière du spectacle a pris forme, au croisement du théâtre et de la performance.
Vous poursuivez votre travail de mise en scène en étroite collaboration avec Céline Champinot.
Nous collaborons depuis Où la chèvre est attachée il faut qu’elle broute, créé en 2018. Avec La Parabole du Seum, c’est la deuxième fois que nous concevons une pièce sans que je sois présente sur scène. Je suis une performeuse. Céline est une artisane de la mise en scène mais aussi une comédienne et autrice qui sait traduire mes besoins avec les équipes artistiques et techniques. Ensemble, nous interrogeons l’hybride que je cherche à construire entre théâtre et performance, car ces deux pratiques n’obéissent pas aux mêmes règles du jeu. La performance s’inscrit dans un temps unique : elle ne se rejoue pas à l’identique. Elle s’adapte à ce qui advient au plateau. Le théâtre, lui, repose davantage sur la répétition. À première vue, ces deux formes ne sont pas censées s’associer. Travailler avec Céline, c’est comme avoir en permanence une théoricienne au plateau qui ne cesse de questionner ce que nous faisons. À quel moment sommes-nous dans le théâtre ? Quand basculons-nous dans la performance et pourquoi ?
La Parabole du Seum se joue au cloître des Célestins. Ce choix n’est pas anodin.
J’avais besoin de présenter cette pièce dans un lieu proche de la religion et connecté aux étoiles. Le cloître des Célestins s’est imposé comme une évidence pour plusieurs raisons. Il y a d’abord un attachement personnel je viens au Festival d’Avignon depuis mes 18 ans. Dans le cloître, j’ai vu plusieurs œuvres qui m’ont profondément marquée. Je pense à L’Histoire de Ronald, le clown de McDonald’s de Rodrigo García, à Un peu de tendresse bordel de merde ! de Dave St-Pierre, ou à Au-delà de DeLaVallet Bidiefono. Ces trois spectacles ont laissé une empreinte très forte. Jouer dans ce lieu a toujours été un rêve pour moi. Cet espace est chargé de religion, de mémoire, de théâtre. Ce qui rend l’expérience vraiment puissante pour moi.
Propos recueillis par Vanessa ASSE en mars 2026