Entretien avec Muriel Imbach

Au sein de votre compagnie La Bocca della Luna, vous créez des spectacles philosophiques à destination des enfants et du tout public. Comment en êtes-vous venue à associer théâtre et philosophie ? 

J’ai grandi avec un père philosophe qui m’a transmis très tôt le goût du questionnement et du doute. En 2014, je suis tombée par hasard sur un article consacré à la philosophie pour enfants. Il mentionnait notamment l’université de Laval, au Canada, l’une des seules facultés au monde à proposer une formation spécifique dans ce domaine. Le principe est simple et profondément puissant : dès lors qu’un enfant est capable de formuler des phrases, il peut développer une pensée complexe. Cette idée m’a frappée. J’ai alors suivi cette formation à distance. J’y ai découvert la notion de « communauté de recherche » : adultes et enfants assis en cercle parlent ensemble sur un sujet, en mobilisant différentes habiletés de pensée. J’ai trouvé cette pratique exigeante et riche. Pendant cette formation, je commençais à réfléchir à mon prochain spectacle. À l’époque, mes pièces ne s’adressaient pas forcément au jeune public. Le fait de rencontrer de nombreux enfants et d’observer leurs raisonnements, le fait de découvrir au même moment l’album de Wolf Erlbruch, La Grande Question, où différents personnages s’interrogent sur le sens de la vie, je me suis alors lancée. J’ai créé Le Grand Pourquoi, inspiré de ce livre jeunesse. Ce travail m’a procuré une joie immense. S’en sont suivis d’autres spectacles produits avec cette même démarche, à la croisée du théâtre et de la philosophie. Nous y abordons des thématiques contemporaines comme le langage, le genre ou encore la crise climatique. Ces projets s’adressent aux plus jeunes, toujours avec la volonté de parler aussi aux adultes. 

 

Nous ou le paradoxe du hérisson est le septième spectacle de votre cycle Les Enquêtes poétiques. 

Depuis le début de ce cycle, lancé en 2014, chaque création se construit au contact des enfants. Nous menons des ateliers de philosophie, nous discutons, nous réfléchissons avec elles et eux. Leurs paroles, leurs raisonnements deviennent la matière première de nos projets. Ces rencontres ont donné lieu à de véritables épiphanies artistiques et ont, à plusieurs reprises, donné un tournant décisif à nos pièces. Chaque enquête poétique naît d’une interrogation. Dans Les Tactiques du Tic Tac, nous explorons le temps. Dans Bleu pour les oranges, rose pour les éléphants, il est question de genre. Dans Le Nom des choses, nous traitons du langage. Nous ou le paradoxe du hérisson pose les questions suivantes : qu’est-ce qui fait famille ? Qu’est-ce qu’être en famille ? Qu’est-ce qui m’arrive quand tout autre arrive ? Quand nous disons « nous », que mettons-nous derrière ce « nous » ? Qu’est-ce qui nous réunit ? Ce spectacle propose une réflexion à la fois ludique, poétique et pleine d’humour, sur la manière dont se tissent ou non des liens : avec nos familles d’origine, avec des proches choisis, avec tout type de personnes. La question du lien est fondamentale, car c’est elle qui nous met en mouvement. Se sentir relié aux autres êtres humains peut modifier nos choix et nos comportements. Cela transforme notre manière d’agir. Le sujet de cette pièce m’est venu d’un constat : autour de moi, les modèles familiaux sont multiples ; monoparentales, homoparentales, recomposées, colocations qui deviennent des foyers. Et pourtant, dans beaucoup de récits proposés au jeune public, la famille hétéronormée reste largement dominante. Il y a une dichotomie entre ce que les enfants vivent et l’imaginaire qui leur est offert. Entre réalités plurielles et représentations figées, j’ai senti qu’il y avait un terrain à explorer. 

 

Parmi vos sources pour cette création figure l’essai Accueillir. Venu(e)s d’un ventre ou d’un pays de Marie-José Mondzain. 

Dans ce livre, Marie-José Mondzain écrit : « Naître biologiquement ne suffit pas. Encore faut-il être adopté. À cet égard, tout nourrisson est un enfant adopté. C’est une autre façon de penser nos liens et d’orienter notre regard. » Lors de nos discussions avec les enfants, nous nous sommes rendu compte qu’ils avaient une vision très fermée de l’adoption. Pour elles et eux, être adopté, c’est avoir été abandonné par ses parents. L’essai de Marie-José Mondzain nous invite à imaginer nos relations non pas comme des évidences naturelles, mais comme des actes d’accueil. Pour elle, nous sommes touts et toutes, d’une certaine manière, adoptés. Nous naissons quelque part. Nous sommes accueillis par des adultes, mais nous ne nous connaissons pas. Ce n’est pas parce qu’un enfant est du même sang que moi que je le connais. La biologie peut parfois nous faire croire que nous maîtrisons la relation. Ce qui est faux. Ainsi, la question de l’adoption est amenée à être posée dans toute relation, qu’elle soit familiale ou autre, d’ailleurs. 

D’après vous, il est temps de renouveler, sur scène, nos imaginaires d’adultes et ceux qui sont proposés aux plus jeunes ?  

Avec Nous ou le paradoxe du hérisson, nous invitons le public à repenser collectivement les contours de la famille. Il est important que les histoires que nous racontons se réinventent pour qu’elles relatent notre monde actuel sans cesse en mouvement. Cela ne signifie pas qu’il faille abandonner les contes et les récits anciens. Mais il me paraît nécessaire de proposer de nouvelles narrations qui fassent écho à notre réalité contemporaine et à la diversité des vies que nous menons. J’aime l’idée de porter des histoires non prescriptives. Des histoires qui n’assignent pas de rôles, qui ne tracent pas des destins tout faits, qui n’imposent pas un cadre de pensée. Cette ouverture me semble aussi importante pour les enfants que pour nous adultes. À mon sens, au plateau, il est primordial de continuer à interroger, à déplacer les lignes, à imaginer d’autres possibles. 

 

Propos recueillis par Vanessa Asse en mars 2026