Entretien Kyung-Sung Lee

Island Story tourne autour de l’île de Jeju et d’événements qui lui sont attachés. Quelle place occupe cette île dans le processus de création du spectacle ? 

En avril 2014, nous avons vécu un événement tragique. Le ferry MV Sewol a fait naufrage, causant la mort d’environ trois cents lycéens qui se rendaient sur l’île de Jeju pour un voyage scolaire. Ce drame a profondément marqué la société coréenne. Après cet événement, nous avons créé une pièce à ce sujet. L’une des questions que je me posais était : comment fait-on son deuil, comment peut-on accomplir ce rituel aujourd’hui dans notre société ? Avec le temps, les gens essaient d’oublier, de continuer à vivre. Pour des artistes comme moi, et pour de nombreux autres artistes coréens, le fait de se souvenir est très important. Nous avons pensé qu’il nous fallait une approche et une forme de rituel pour préserver cette activité humaine : se souvenir. Il y a quatre ans, je suis tombé sur des articles concernant le massacre qui a eu lieu sur l’île de Jeju en 1948. Ces articles faisaient suite à la découverte d’ossements sous l’aéroport de l’île. Au cours de l’enquête qui a suivi, il est apparu que ces restes appartenaient à des personnes disparues depuis soixante-dix ans, et des tests ADN ont permis à certaines familles d’identifier leurs proches décédés. J’ai été profondément marqué par cette information, que j’ignorais auparavant. Comment commémorer ces milliers de personnes qui ont perdu la vie ? Nous nous sommes tous rendus sur l’île de Jeju, qui est un lieu d’une grande beauté et une destination touristique très connue, mais qui porte ce trauma. 

Pouvez-vous revenir sur l’épisode du soulèvement de Jeju, longtemps effacé de la mémoire collective ? 

Je n’étais pas non plus très familier avec cet épisode historique. Après notre libération de la colonisation japonaise en 1945, il y a eu des périodes de conflits idéologiques. À cette époque, la division entre le Nord et le Sud n’était pas encore définitivement établie. L’Union soviétique est descendue par le nord et l’armée américaine est montée par le sud, car la péninsule coréenne occupait alors une position géographique très stratégique. Après la libération, la Corée était sur le point de se diviser à nouveau en raison de la présence de l’Union soviétique et de l’armée américaine. Des élections présidentielles étaient prévues, mais la majorité de la population ne souhaitait pas d’élections séparées entre le Nord et le Sud. Cependant, certains responsables politiques voulaient un président sud-coréen, et l’armée américaine les soutenait. Les habitants de l’île de Jeju étaient farouchement opposés à ces élections séparées, et ils ont été étiquetés comme communistes. On les a qualifiés de « rouges ». La police et les soldats coréens sont alors venus sur l’île et ont commencé à tuer des civils impliqués de près ou de loin dans des soulèvements. Beaucoup de gens ne comprenaient même pas pourquoi ils étaient abattus. Certains ont fui dans les montagnes, et la police et les soldats ont tué leurs familles. De nombreux jeunes ont de nouveau fui vers le Japon. L’armée américaine était au courant du massacre mais n’est pas intervenue. Environ trois millions de personnes ont été tuées sur l’île de Jeju au cours de ces sept années. Durant cette période, des élections séparées ont été organisées, après quoi la guerre de Corée a éclaté, menant à la division complète du pays.  

Island Story explore le passé à travers la mémoire vivante et les histoires personnelles, plutôt qu’à travers le discours officiel. Pourquoi avoir choisi une telle approche ? 

Lorsque nous avons commencé à nous pencher sur le sujet, nous avons constaté qu’elle était si vaste et accablante qu’il nous semblait impossible de représenter l’ensemble du massacre tragique dans une seule pièce de théâtre. Nous voulions également aborder la question du témoignage. Nous avons interviewé trois enfants de victimes, deux hommes et une femme. Ils ont survécu à ces périodes difficiles et ont pu raconter ces histoires cachées sur ce qui est arrivé à leurs familles. Leurs souvenirs étaient très précis, même si la mémoire évolue toujours avec le temps. Nous avons essayé d’enregistrer et d’écouter leurs récits avec attention, puis de les incarner dans les corps des acteurs, afin de transmettre ces témoignages en tant que témoins, en tant que personnes vivant aujourd’hui et ayant entendu ces histoires. Nous avons également ressenti qu’il était de notre devoir d’en parler. Les acteurs ne cherchent pas à représenter un personnage. Nous essayons plutôt de transmettre ce que nous avons entendu et d’adopter une certaine distance, une forme d’objectivité, afin de ne pas mystifier les faits ni ajouter trop d’émotion ou de jeu au moment de livrer ces témoignages. 

Vous avez mentionné que vous travaillez de manière collective. Comment cela se traduit-il concrètement dans Island Story ? 

Nous avons d’abord pensé qu’il était important de faire l’expérience de cette île par nous-mêmes. Nous nous y sommes rendus trois fois ensemble et avons visité de nombreux sites historiques liés aux massacres. Nous avons rencontré les familles et mené des entretiens. Nous avons également gravi ensemble la plus haute montagne de l’île de Jeju. Nous avons aussi exploré de nombreuses zones côtières où beaucoup de personnes avaient trouvé la mort. Peu à peu, cette île est venue à nous. Après cette expérience, nous avons passé deux semaines intensives ensemble en résidence. Il n’y avait pas seulement des acteurs, mais aussi une créatrice de marionnettes qui a récupéré du bois provenant des montagnes et de la mer pour fabriquer une grande marionnette, ainsi qu’un artiste sonore. 

Vous saisissez ces mémoires à un moment où elles sont encore accessibles, mais sur le point de disparaître. Quel rôle le théâtre peut-il jouer aujourd’hui dans leur préservation et leur transmission ? 

Cela s’est produit il y a soixante-dix ans, mais aujourd’hui, comme vous le savez, l’armée américaine a envahi l’Iran et tué de nombreuses personnes. Des choses similaires continuent donc de se produire dans le monde. Ce n’est pas seulement du passé. Ce n’est pas exactement la même situation, mais tant de gens continuent d’être tués sans raison. Ils emportent avec eux de nombreuses histoires. Le théâtre peut être une pratique rituelle qui nous relie à ce qui se passe en Iran, en Palestine ou en Ukraine. Pour moi, le théâtre est une manière de créer du lien.

Quelles questions voudriez-vous que les spectateurs se posent en sortant de votre spectacle ? 

Je réfléchis beaucoup à la notion de rituel. Comment créer des rituels plus universels, qui ne reposent pas sur une religion spécifique ? Je veux créer un rituel spirituel auquel nous puissions inviter davantage de personnes, et qui offre un espace où elles puissent faire leur deuil et se souvenir, où elles puissent aussi entrer en relation les unes avec les autres. Nous devons trouver des moyens de maintenir notre connexion spirituelle à la douleur des autres et à d’autres valeurs humaines essentielles. C’est l’une des raisons pour lesquelles je fais du théâtre. 

Entretien réalisé par Liliana Coutinho en mars 2026