Comment est né ce projet autour d’Impossibles adieux de l’autrice et prix Nobel de littérature Han Kang ?
Julie Deliquet : C’était une proposition de Tiago Rodrigues en résonance avec la langue invitée de ce 80e Festival d’Avignon, le coréen. Je venais de travailler sur La guerre n’a pas un visage de femme avec l’autrice biélorusse Svetlana Alexievitch qui est la première femme de langue russe à avoir eu le prix Nobel. Les femmes sont moins d’une vingtaine à avoir été nobélisées depuis 1901 et les non-occidentales sont encore moins nombreuses. De Han Kang, je ne connaissais que l’un de ses romans précédents, La Végétarienne. Je me suis plongée dans Impossibles adieux. Au centre du livre, il y a le massacre de Jeju en 1948, qui a coûté la vie à 10% de la population de l’île et qui est lié à la Seconde Guerre mondiale, au moment où le gouvernement provisoire de l'armée américaine se retire pour transmettre le pouvoir à un président élu, nationaliste et anticommuniste. J’y ai vu une résonance forte avec certaines des thématiques historiques sur lesquelles je travaille actuellement. La guerre n’a pas un visage de femme donne à entendre les témoignages de femmes qui ont combattu en URSS les armées hitlériennes. Dans les deux cas, il s’agit de se décentrer, de revenir sur les conséquences directes ou indirectes d’un événement de l’histoire européenne mais d’un point de vue non-occidental. Il y avait pour moi une évidence dans le roman de Han Kang et dans ses héroïnes, dans le geste littéraire et poétique accompli qui est un acte mémoriel sensible, un retour sur l’histoire de son propre pays. Cette histoire a mis du temps à se dire, à se raconter et à entrer dans les manuels scolaires.
Quelle impression vous a laissé le roman lors de cette première lecture ?
Julie Deliquet : Ces dernières années, j’ai été marquée par deux auteur et autrice majeurs que j'ai portés en scène : Frederick Wiseman et Svetlana Alexievitch. Tous deux ont construit des œuvres monumentales en s’emparant de sujets immenses tout en s’attachant à l’humain et aux détails qui vont avec. Avec Han Kang, dans Impossibles adieux, il y a bien sûr la violence, la brutalité des images quasi documentaires, qui nous font revivre l’événement historique, mais il y a surtout les gestes infimes – prendre soin, veiller un corps blessé, traverser les éléments pour maintenir une vie fragile. Il y a aussi l’immersion sensorielle avec cette nature enneigée – comme si la neige venait se déposer sur le massacre. Il y a cette relation entre les deux personnages féminins – Gyeongha et Inseon – le besoin qu’elles ont de créer ensemble et l’impossibilité d’y parvenir. Et puis il y a cet accident, ce doigt coupé, cette hospitalisation et ce perroquet blanc qu’il faut nourrir, cette quête dans laquelle se lance Gyeongha qui finit par ne plus savoir qui elle doit sauver ni quelle est sa place au monde… Chez Han Kang, l’histoire affleure à travers le plus intime. Le roman fait constamment cohabiter le grand et le petit. On s’inquiète de savoir si l’oiseau d’Inseon est encore en vie, mais au fond, on sait que ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Cet oiseau est bien plus qu’un simple ressort narratif : il incarne ce qui persiste malgré la catastrophe, une forme de survivance qui oblige à agir. Il rappelle notre responsabilité envers ce qui demeure vulnérable. Je retrouve chez Han Kang l’attention à la fragilité humaine que j’ai éprouvée chez Wiseman, qui était capable de percher des heures dans un centre social pour entendre les gens parler. Il ne cherchait pas à voler un moment, il cherchait juste à y être.
“Oiseau”, c'est le titre de la première partie du roman et c’est aussi le titre d'un chapitre à l’intérieur de cette partie. Comment avez-vous choisi les extraits qui sont lus lors de cette lecture-performance ?
Julie Deliquet : Avec ma collaboratrice artistique, Annabelle Simon, et avec l’accord de Han Kang, nous nous sommes concentrées sur le premier chapitre qui décrit l’histoire d’amitié entre Gyeongha et Inseon et met en place la quête de la première pour aller nourrir l’oiseau de la seconde, hospitalisée. Nous racontons la relation entre ces deux femmes, dont les voix sont portées par Isabelle Huppert et par Hyeyoung Lee, chacune dans sa langue maternelle. Toutes deux ne se contentent pas de se répartir le texte. Elles personnifient ces deux figures de femmes dont la relation est la clef de voûte du roman. Debout, fragiles dans l’immensité de la Cour d’honneur, ces deux actrices vont vivre ensemble une aventure physique, émotionnelle et mémorielle qui nous dépasse. Nous laissons en suspens le sort de l’oiseau comme nous laissons ouverte cette quête de Gyeongha : nous sommes attentives à ce que les spectatrices et les spectateurs puissent poursuivre ce voyage initiatique par la lecture.
La soirée est présentée comme une lecture-performance. Comment investissez-vous cette forme ?
Julie Deliquet : Si une Coréenne et une Française se rencontrent, il est probable qu’elles cherchent un terrain commun pour se comprendre. Par exemple, j’imagine que, dans la vie, Hyeyoung et Isabelle échangent en anglais. Mais dans cette performance, nous avons fait le choix de maintenir l’écart linguistique entre le coréen et le français. Dans ce dialogue entre deux mondes, entre l’Est et l’Ouest, la parole devient une protagoniste à part entière, de même que l’île de Jeju et la neige sont des personnages du roman de Han Kang. Dans mes derniers spectacles, je constate que la parole a tendance à être le personnage principal. En répétition, je mets souvent les actrices et les acteurs dans des situations où il leur faut parler sans savoir quand. L’enjeu n’est plus de savoir comment jouer mais quand parler, pourquoi et pour qui. Dire devient le sujet même et l’expression “prendre la parole” prend tout son sens. Welfare, La guerre n’a pas un visage de femme, Impossibles adieux sont des œuvres toutes entières tendues vers la nécessité de nommer : c’est le véritable objet de la quête. Chez Wiseman, les gens se mettent à parler parce qu’ils n’ont plus rien à perdre et, chez Alexievitch, les témoignages de ces femmes surviennent après quarante ans de mutisme collectif.
Dans le cas d’Impossibles adieux, cette prise de parole intervient encore à contretemps car la tragédie de Jeju a longtemps été étouffée par les autorités.
Julie Deliquet : Oui, c’est un passé sous silence, littéralement. Prendre la parole suppose de s’être tu avant. Et se taire ne signifie pas seulement ne pas parler : le silence est plus profond, il peut être infini. Nous, les vivants, avons une responsabilité vis-à-vis de nos morts. C’est une responsabilité tournée vers l’avenir et les générations futures. Je m’intéresse à ces périodes de latence qui précèdent la parole. Après la Seconde Guerre mondiale, de Nuremberg à La Haye, il a fallu des dizaines d’années pour que l’Allemagne se regarde en face et ouvre ses propres procès. Avec Impossibles adieux, Han Kang ne répare pas l’irréparable mais rend sensibles les traces laissées par l’Histoire dans les corps, les paysages et les silences.
Propos recueillis par Simon Hatab en juin 2026