Vous voyagez avec Molière depuis 1998…
Damiaan De Schrijver
Dans Le Misanthrope, Molière traque les usuriers, les prêtres ou les snobs sous couvert de la farce. Il dénonce le mensonge et la tromperie, la duplicité des donneurs de leçon. Nous sommes tombés sous le charme de sa plume impitoyable et de son humour corrosif. C’est ce qui a déclenché notre envie de l’étudier à fond, puis de créer Poquelin en 2003, peu de temps après la seconde guerre du Golfe en Irak. Nous étions entourés par la violence et nous nous demandions comment y réagir. En s’engageant politiquement, en faisant un spectacle sur la guerre de manière explicite ? Nous avons choisi de faire le contraire, de faire des blagues et de jouer des farces… Nous avons choisi le divertissement comme Molière avec la « troupe de Monsieur ». Treize ans plus tard, en 2017, nous avons créé Poquelin II. Nous avions besoin d’une nouvelle dose de Molière.
Sur le plan dramaturgique, comment faites-vous pour tisser un spectacle à partir de ces textes ?
D.D.S. Chaque membre de la troupe lit toutes les pièces et en fait des synthèses, comme un véritable comité de lecture. Chacun défend la pièce qu’il veut jouer. Au début, nous pensions tout mélanger et réécrire mais ça ne fonctionnait pas. C’était trop intellectuel. Pour Poquelin, nous avons finalement gardé Le Malade imaginaire, Sganarelle ou le Cocu imaginaire et Le Médecin malgré lui, auxquels nous avons ajouté Les Égotistes, un assemblage de cinq pièces dont Les Femmes savantes, Les Précieuses ridicules… une sorte de pièce posthume du grand dramaturge.
Jolente De Keersmaeker
Nous voulions présenter des farces burlesques et brutales, des comédies mordantes, et surtout ne pas donner de leçon moralisatrice. Nous avons donc éliminé Le Misanthrope, Tartuffe ou Georges Dandin. Pour Poquelin II, nous avons opté pour Le Bourgeois gentilhomme et L’Avare. Deux pièces brillantes et hilarantes, deux pamphlets sur le ridicule et l’avarice. Avec 1, 2, 3 Poquelin, nous revisitons les deux premiers épisodes de la série. Nous relisons, nous coupons, nous ajoutons…
D.D.S. Nous avons pensé ajouter Le Mariage forcé. Ce qui se confirme, c’est notre volonté de conserver les mêmes ingrédients : la simplicité et la radicalité. Les comédiens porteront le génie de Molière, avec ses idées critiques sur la société et sa façon de questionner moralité, paternalisme, stupidité, infidélité, violence, égocentrisme…
Vous jouez ces textes à cent à l’heure, dans un dispositif proche du théâtre de tréteaux…
J.D.K. Nous jouons dans un dispositif trifrontal, dans l’esprit des troupes ambulantes du XVIIe siècle. Nous sommes entourés par les spectateurs et spectatrices en permanence. Nous cherchons le contact avec eux, en descendant et en remontant sur les planches par des escaliers qui sont littéralement à leurs pieds. Nous voulons être ensemble et tout partager intensément avec le public. Vivre quatre heures de jeu à la vitesse de l’éclair…
D.D.S. Et sans quatrième mur, comme au temps de Molière. Notre jeu est simple et direct, rudimentaire, à l’image des enfants qui jouent dans un grenier avec trois fois rien. Nous revenons aux règles les plus essentielles du théâtre. Pas de secret, nous ne cachons rien. Nous nous déguisons à vue, et un souffleur (également à vue) nous reprend quand nous nous trompons. Le texte doit être vivant et gai.
J.D.K. Et nous nous partageons toute la distribution. Huit acteurs et actrices pour jouer une quarantaine de personnages ! Des hommes jouent des personnages de femmes et inversement. Tout le monde joue tout, dans la langue de Molière. Nous respectons l’écriture du grand maître avec tous ses vieux mots : Butorde : Pendard ! Maraud ! Fripon ! Un vrai défi pour nous car le français n’est pas notre langue maternelle. C’est très compliqué et vraiment jubilatoire !
Quelle est la nécessité de revenir à Molière et de créer ce nouvel épisode en 2026 ?
D.D.S. On se moque de nous-mêmes avec Molière et avec ses personnages qui traversent les époques : Trissotin et le snobisme intellectuel, l’avare et la cupidité maladive… Le monde des apparences, où tout n’est que jeu de masques et tromperie. Tous les thèmes abordés par Molière semblent éternels. Sa langue est colorée et triviale, et son œuvre est hilarante ! Nous nous en emparons aujourd’hui à notre manière, avec beaucoup de gourmandise, d’énergie et d’autodérision.
La puissance du collectif, c’est toujours dans votre ADN ?
D.D.S. Bien sûr, c’est un choix politique de travailler ensemble et toujours, sans hiérarchie, autour de la table, sans metteur en scène.
J.D.K. Chaque jour, en petit comité, nous essayons de réinventer les règles de notre micro-démocratie. C’est difficile et joyeux... En Flandre ces derniers temps, on a vu naître une trentaine de collectifs. Une nouvelle génération se prépare, avec qui on va travailler ! Créer 1, 2, 3 Poquelin en 2026, c’est aussi la possibilité de poursuivre l’aventure avec des acteurs. Le collectif tg STAN, c’est une compagnie d’acteurs qui font tout, de la lecture au jeu en passant par la dramaturgie, la direction artistique ou les affiches…. C’est le nœud de tout, comme au temps de Molière. Avec cette création nous retrouvons le plaisir pur de jouer comme des enfants, jusqu’à l’épuisement. La joie et l’inquiétude aussi, de jouer dans la mythique carrière de Boulbon.
Propos recueillis par Sylvie Martin-Lahmani en février 2026