Entretien avec Jinyeob Lee

Entretien avec Jinyeob Lee

Quel a été le point de départ de MULJIL ? 

Le mot muljil en coréen fait référence à l’activité des haenyeo, les plongeuses de l’île de Jeju. J’ai vu une interview d’une femme qui plonge chaque jour sans bouteille d’oxygène pour récolter les précieux crustacés qui vivent au fond de la mer. À chaque fois que ces femmes entrent dans l’eau, elles savent qu’elles peuvent mourir. Leur capacité respiratoire est limitée. Si elles vont trop loin – si elles essaient de ramasser trop de fruits de mer – elles prennent le risque de ne pas pouvoir remonter à la surface. Elles doivent constamment choisir entre rester sous l’eau ou remonter. Elles sont entre la vie et la mort. En l’écoutant, je me suis rendu compte à quel point ce qu’elle disait faisait écho à nos sociétés. La Corée du Sud a un taux de suicide très élevé, quelle que soit la tranche d’âge. Beaucoup de gens vivent sur cette frontière – soit ils se laissent couler, soit ils survivent. On ne peut pas toujours voir la dépression à la surface, mais nombreux sont ceux qui luttent en silence. C’est pour cette raison que j’ai décidé de créer cette pièce dans une citerne, avec une ligne de flottaison qui arrive juste sous le nez des interprètes. C’est un symbole. Est-ce que je me laisse couler, est-ce que je remonte ? Les interprètes hésitent, retiennent leur souffle. Cette hésitation est au cœur de la pièce. 

Vous introduisez quatre figures distinctes dans votre pièce. Que représentent-elles ? 

Il y a une femme enceinte, une personne queer, un ouvrier et une femme mue par le désir de changer d'apparence. Ces figures représentent différentes formes de fragilités contemporaines dans la société coréenne. L’ouvrier est une référence aux accidents du travail. La pression financière fait que les régulations sont souvent ignorées. Les ouvriers devraient toujours travailler par deux, mais parfois ils travaillent seuls pour réduire les coûts, ce qui entraîne des accidents. Des gens meurent à cause du capitalisme. La personne queer et transgenre incarne un autre combat. La société sud-coréenne reste très conservatrice. De nombreuses personnes LGBTQ+ ne peuvent pas l’être ouvertement au travail. Elles sont souvent victimes de harcèlement. Elles ne peuvent pas se marier. Leur existence même est encore remise en question. La femme enceinte représente les inégalités hommes-femmes. Dès qu’une femme tombe enceinte, son identité en tant que femme s’efface pour ne devenir qu’un rôle, celui de mère ou d’épouse. Et la personne obsédée par la transformation physique, à travers son lien à la chirurgie esthétique, reflète la pression immense créée par les réseaux sociaux, l’idée que les jeunes femmes doivent être « parfaites », doivent correspondre à des critères de beauté très limités. Ces figures ne représentent pas des histoires individuelles. Ce sont des états d’existence. Je ne cherche pas à illustrer des biographies spécifiques, mais à exposer des conditions. Les comédiens créent des portraits de notre monde contemporain et de ses obsessions : la beauté, la procréation, la sexualité, le travail. 

Votre pièce dresse un puissant parallèle entre les plongeuses et les réfugiés. Comment cette connexion est-elle apparue ? 

Avant ce projet, j’ai travaillé avec des réfugiés en Corée du Sud. À cette époque, de nombreux jeunes Sud-Coréens appelaient la Corée « Hell Joseon », en référence à la vieille dynastie, comme si le pays était invivable. Beaucoup voulaient le quitter pour l’Europe du Nord. Au même moment, des réfugiés arrivaient en Corée du Sud pleins d’espoir, désireux de s’y construire une vie. C’était comme si deux mouvements opposés coexistaient dans le même espace. Certains voulaient s’enfuir ; d’autres venaient d’arriver, souvent sans vrai soutien de la part du gouvernement. Je voulais les rendre visibles. En 2017, peu de gens auraient même reconnu qu’il y avait des réfugiés en Corée. En tant qu’artistes, nous pouvons révéler ce que la société préfère ne pas voir. La performance commence avec des acteurs professionnels entrant dans l’eau. Puis des membres de communautés locales les remplacent. Le public est invité à se joindre à eux. Nous sommes assis face à face, avec la citerne au milieu, comme des reflets les uns des autres. La scène devient un miroir. Les spectateurs regardent non seulement les interprètes, mais se regardent aussi entre eux. Le cœur du spectacle est cette rencontre. Cette reconnaissance de ce que nous avons en commun. À travers cette création, nous souhaitons étendre les questions que nous devons nous poser ensemble en tournant à travers les régions. C’est une performance de plein air qui a été conçue comme une pièce « itinérante » qui n’est pas confinée à l’enceinte des théâtres, mais qui peut être montée là où il y a besoin de le faire. 

Inviter le public à entrer dans l’eau est un geste radical. Quelles sont les réactions ? 

Les directeurs de festival ont souvent des doutes à propos de cette partie-là. (Rires.) Ils disent : « Les spectateurs ne plongeront pas. » Mais ils le font. La même chose s’est produite en Italie. Le public était habillé élégamment, comme pour aller à l’opéra. Nous avons fait une représentation en plein air. Les gens ont regardé, puis même une personne portant de la soie est entrée dans l’eau. Tout le monde a été surpris. Quand je vois des spectateurs plus âgés entrer dans l’eau, je crains parfois que cela ne soit trop exigeant physiquement. Mais quand les participants suivent les interprètes, ils veulent comprendre l’expérience dans sa totalité. Peut-être parce qu’en se tenant devant l’eau, ils acceptent de partager cet espace et d’immerger leurs corps ensemble. Je ne veux pas imposer une interprétation unique. Je donne des indices. Certains y voient une renaissance ; d’autres pensent aux réfugiés traversant la mer. Nombreux sont ceux qui pleurent. Un ami m’a dit une fois que la pièce touchait quelque chose de très profond, au-delà du langage. Je me souviens aussi d’une fois où un comédien est entré dans l’eau en tenant la main d’un spectateur qui avait choisi de participer. Je me souviens également d’une fois où j’ai croisé un spectateur qui sortait des loges après s’être changé. Cette personne nous a dit : « Je vous suis tellement reconnaissant. Je n’aurais jamais cru que je pourrais faire quelque chose comme ça. »

Votre collectif Elephants Laugh aime explorer des questions sociales et mettre en lumière des personnes marginalisées. Comment travaillez-vous avec ces différentes communautés ? 

Quand nous travaillons dans une ville, nous passons plusieurs jours avec les participants locaux. Nous les encourageons à apporter leurs propres idées et émotions. MULJIL devient un espace de rencontre. Leurs retours sont absorbés par la compagnie et deviennent un autre moteur pour le spectacle. La chorégraphie évolue à chaque fois. Si ça n’était pas le cas, je ne pourrais pas continuer à tourner comme ça. Après le spectacle, un changement s’opère souvent. Les participants sont plus confiants. Ils se sentent vus. Je me souviens avoir travaillé avec un journaliste afghan qui avait été menacé d’attaques à la bombe, avec des femmes iraniennes qui avaient manifesté pour l’égalité des genres et avaient dû fuir leur pays. Partager la scène avec ces gens est un honneur. Mais si intense que puisse être un échange, je n’utilise jamais d’histoires personnelles, et je ne demande jamais aux gens de me les raconter. L’équilibre que j’essaie de trouver est de réussir à rendre ces personnes visibles tout en protégeant leur vie privée. 

Entretien mené par Julie Ruocco en février 2026