Entretien avec Jaha Koo pour « Haribo Kimchi »

Pourquoi avoir choisi la nourriture comme thème central de ce spectacle ? 

Se nourrir est une activité fondamentale à travers laquelle nous pouvons nous rappeler qui nous sommes. Lorsque nous goûtons un plat, nous pouvons immédiatement juger des différences ou des similitudes avec d’autres plats que nous connaissons. La nourriture est essentielle et c’est pourquoi j’ai voulu la mettre en scène. Après avoir vécu une quinzaine d’années en Europe, quand je suis retourné en Corée du Sud, on m’a traité comme un Coréen parti depuis longtemps. Je me sentais mal à l’aise et je ne savais comment me reconnecter à moi-même. La nourriture était la réponse la plus évidente. En tant qu’artiste, je crée des spectacles qui intègrent la vidéo, le son, mais aussi le goût, l’odorat et le toucher, sens que je suis intéressé par intégrer à la performance. C’est pour cela que j’ai conçu Haribo Kimchi. Le titre est né de la superposition de ce plat traditionnel coréen avec cette célèbre marque commerciale de bonbons allemands.   

Pourquoi le kimchi en particulier ? 

Ces dernières années, j’ai voyagé au gré des tournées et j’ai eu l’occasion de croiser des Coréennes et Coréens exilés, qui appartenaient à ce que l’on appelle la diaspora coréenne à travers le monde. La plupart d’entre eux étaient partis contre leur volonté, pour des raisons politiques. Certains vivaient parfois depuis trois générations dans un pays dont ils maîtrisaient parfaitement la langue et avaient épousé le style de vie : ils n’avaient guère plus de points communs avec les Coréennes et les Coréens de Corée mais ils continuaient à faire du kimchi. Ils avaient inventé leur propre recette, leur propre kimchi, en remplaçant les ingrédients originaux par des ingrédients locaux. Ce n’était ni bien ni mal, c’était comme ça. Je me suis dit que la diaspora coréenne était vraiment une diaspora du kimchi. Au fond, tout cela est assez similaire à l’histoire du théâtre telle que je la raconte dans The History of Korean Western Theatre. Comment survivre ? Comment se souvenir de nos origines tout en continuant à avancer ? Nous écrivons notre propre histoire mais cette histoire n’est pas dénuée de paradoxes. Qu’est-ce que l’authenticité ? Qu’appelle-t-on la nourriture coréenne ? De même que les Coréens ont défini une nourriture nord-coréenne et sud-coréenne, devrions-nous parler de nourriture américano-coréenne, russo-coréenne, germano-coréenne ? 

Vous avez quitté la Corée du Sud pour vous établir en Europe. Vous vivez actuellement en Belgique. Qu’est-ce qui vous a décidé à partir de votre pays natal ? 

Lorsque j’étais en Corée du Sud, j’étudiais la théorie du théâtre. Je rédigeais une thèse, j’écrivais des articles. En parallèle, j’étais déjà musicien et je réalisais mes propres vidéos. Je voulais devenir artiste multimédia et vivre de mon art. J’étais attiré par la performance. Je souhaitais me produire sur scène tout en élaborant un geste théâtral transdisciplinaire. J’ai monté mes premiers spectacles mais j’avais du mal à trouver ma place car la scène coréenne était alors très conservatrice. Au lycée, je me souviens avoir composé une chanson intitulée Où est mon confident ? parce que je ne trouvais personne avec qui partager mon travail et ma passion. Par ailleurs, les compagnies de théâtre ou les institutions artistiques étaient très hiérarchisées et autoritaires, à l’image de la société coréenne, et j’avais du mal à travailler dans de tels environnements. J’avais du mal à créer et à m’épanouir dans de tels environnements. J’ai décidé de partir pour voir le monde et élargir mes horizons. Je suis d’abord allé à Berlin, puis à Amsterdam où je me suis inscrit au master DasArts du DAS Théâtre. J’ai passé quatre ans aux Pays-Bas durant lesquels j’ai eu tout le temps de réfléchir à ma trilogie Hamartia. J’ai ensuite déménagé à Bruxelles où j’ai commencé professionnellement dans le milieu des institutions belges. Vivre en Europe m’a apporté une certaine distance pour regarder mon propre pays. J’ai pu comparer ses problèmes à ceux d’autres pays. J’ai également pu réfléchir à mon identité de non-Européen, d’exilé culturel fuyant la société conservatrice et capitaliste sud-coréenne. Mon intérêt pour la politique s’est naturellement combiné aux moyens artistiques que je mettais en œuvre – la performance, la musique, la vidéo, la robotique. 

Bien que vous soyez présent sur scène, vous dites qu’Haribo Kimchi est moins autobiographique que vos précédents spectacles – dont Cuckoo et The History of Korean Western Theatre également présentés au Festival. Diriez-vous qu’il marque une évolution dans votre parcours ? 

Les deux spectacles que vous citez forment avec Lolling and Rolling ma trilogie Hamartia, dont le point commun était d’observer comment un récit autobiographique pouvait devenir la grande histoire, notamment à travers des va-et-vient entre ma vie personnelle et la situation politique globale. J’appartiens à une génération qui a subi de plein fouet les conséquences de la crise économique qui a touché la Corée du Sud en 1997, en faisant exploser le chômage et le taux de suicide chez les jeunes. J’ai moi-même perdu plusieurs amis proches. Mon théâtre cherche à remonter le fil des événements pour en élucider les causes. Avec Haribo Kimchi, je me suis demandé comment assumer une histoire fictionnelle incluant des matériaux documentaires. Qu’est-ce qui est réel ? Qu’est-ce qui ne l’est pas ? Les spectateurs et spectatrices qui suivent mon travail et connaissent mon goût pour la robotique seront surpris de voir resurgir des personnages sortis tout droit de mes précédentes créations : Seri, l’autocuiseur à riz qui était déjà dans Cuckoo et The History of Korean Western Theatre, Toad, le robot origami qui jouait le rôle de mon enfant dans cette dernière pièce. Il y a aussi un nouveau venu, un robot anguille. Ma petite compagnie non humaine s’agrandit de projet en projet. Le recours à l’art culinaire fait de la performance une forme multisensorielle. En tant qu’artiste, je me demande comment, à travers ma pratique, je peux progresser, innover, créer un théâtre pour notre temps. 

Entretien réalisé par Simon Hatab en avril 2026