Entretien avec Jaha Koo pour « Cuckoo »

Dans Cuckoo, vous menez un dialogue insolite avec trois autocuiseurs à riz. Comment est née l’idée de ce spectacle ? 

Lorsque j’étais étudiant en Corée du Sud – ce devait être vers 2005 ou 2007 –, je me demandais si le théâtre pouvait exister en dehors des acteurs et des actrices. Dans les écoles d’art dramatique, on ne se posait pas ce genre de questions : on nous apprenait que le théâtre était avant tout une activité humaine, un art de l’humain qui se distinguait en cela des installations que l’on pouvait observer dans les arts visuels. Mais cette réponse était loin de me satisfaire car ma vision du théâtre contemporain était très influencée par la performance. À l’époque, nous vivions déjà à l’ère numérique. Je ne parle pas seulement d’électronique mais bien de software, de logiciels programmés pour s’adapter en temps réel et qui avaient commencé à peupler notre quotidien. Je désirais intégrer ces technologies à ma pratique artistique, concevoir un geste performatif qui ne passe pas uniquement par le texte ou par le théâtre au sens classique du terme. Quelques années plus tard – en 2012 –, alors que j’avais quitté mon pays et que je vivais désormais à Amsterdam, j’ai reçu une mauvaise nouvelle : l’un de mes amis avait mis fin à ses jours. Ce n’était pas le premier. Ma génération a subi de plein fouet la grave crise économique qui a touché la Corée du Sud en 1997 et fait exploser le taux de suicide chez les jeunes. Ce jour-là, j’étais dans mon petit studio et je me suis soudain senti très isolé. Je n’avais pas la possibilité de rentrer pour le pleurer, je ne pouvais rien faire. Alors que je sombrais dans le désespoir, tout à coup, mon autocuiseur a sonné : il m’annonçait que le riz était cuit et me souhaitait un bon appétit. Étrangement, j’ai éprouvé une forme de réconfort. Si aujourd’hui il est tout à fait banal de tenir de longues conversations avec une intelligence artificielle, ce n’était pas le cas à l’époque. À ce moment, j’ai pu sentir qu’un lien se nouait entre la machine et moi, et cette expérience m’a donné l’idée d’une performance avec un autocuiseur à riz qui traiterait de la crise, de ses effets dévastateurs, des suicides… Après tout, en maintenant constamment la société sous pression, la Corée du Sud ressemble à un gigantesque autocuiseur, non ? Le mien était capable de chanter. J’ai demandé à un programmeur de hacker le hardware de la machine pour la transformer en performeuse live

Le spectacle fait partie de la trilogie Hamartia qui comprend également Lolling and Rolling et The History of Korean Western Theatre. Quel est le fil de cette trilogie dont les différents volets semblent prendre des objets si dissemblables ? 

La trilogie Hamartia est une réflexion sur l’impérialisme et ses différentes formes : impérialisme linguistique dans Lolling and Rolling, impérialisme économique dans Cuckoo, impérialisme culturel pour The History of Korean Western Theatre. Cuckoo, que j’ai créé en 2017, revient sur vingt ans d’histoire coréenne depuis 1997, en opérant des va-et-vient entre l’histoire et ma vie personnelle. Suite à la crise économique, à la fin des années 1990, la Corée du Sud a été placée sous l’administration du Fonds monétaire international, accélérant la conversion du pays à une économie ultralibérale. Le marché coréen a été dévoré par la finance internationale. J’ai grandi dans une société violente et corrompue, sous pression permanente, en proie à un profond mal-être dont la jeunesse a été la première victime. Mes spectacles relèvent d’une forme de théâtre politique, au sens où ils développent une pensée critique sur des problèmes contemporains dont ils s’efforcent de remonter le fil pour en trouver l’origine. Lorsque je crée un projet, en général, je m’immerge dans une longue enquête de terrain avant d’écrire quoi que ce soit. Ma recherche est toujours orientée de l’individu vers la grande histoire. Je collecte des faits intimes à partir desquels je cherche à reconstituer une sorte de conscience collective. 

Vous avez quitté la République de Corée pour vous établir en Europe. Vous vivez actuellement en Belgique. Qu’est-ce qui vous a décidé à partir de votre pays natal ? 

Lorsque j’étais en Corée, j’étudiais la théorie du théâtre. Je faisais de la recherche, je rédigeais une thèse et des articles dans des revues. En parallèle, j’étais déjà musicien et je réalisais mes propres vidéos. Je voulais devenir artiste multimédia et vivre de mon art. J’étais attiré par la performance. Je souhaitais me produire sur scène tout en élaborant un geste théâtral transdisciplinaire. J’ai monté mes premiers spectacles mais j’avais du mal à trouver ma place car la scène coréenne était alors très conservatrice. Au lycée, je me souviens avoir composé une chanson intitulée Où est mon confident ? parce que je ne trouvais personne avec qui partager mon travail et ma passion. Par ailleurs, les compagnies de théâtre ou les institutions artistiques étaient très hiérarchisées et autoritaires, à l’image de la société coréenne. J’avais du mal à créer et à m’épanouir dans de tels environnements. J’ai décidé de partir pour voir le monde et élargir mes horizons. Je suis d’abord allé à Berlin, puis à Amsterdam où je me suis inscrit au master DasArts du DAS Théâtre. J’ai passé quatre ans aux Pays-Bas durant lesquels j’ai eu tout le temps de réfléchir à ma trilogie Hamartia. J’ai ensuite déménagé à Bruxelles où j’ai commencé professionnellement dans le milieu des institutions belges. Vivre en Europe m’a apporté une certaine distance pour regarder mon propre pays. J’ai pu comparer ses problèmes à ceux d’autres pays. J’ai également pu réfléchir à mon identité de non-Européen, d’exilé culturel fuyant la société conservatrice et capitaliste sud-coréenne. Mon intérêt pour la politique s’est naturellement combiné aux moyens artistiques que je mettais en œuvre – la performance, la musique, la vidéo, la robotique. 

Entretien réalisé par Simon Hatab en avril 2026