Entretien avec Inbo Lee

Pouvez-vous présenter le yeonhee, cet art sud-coréen traditionnel dont ce spectacle s’inspire, tout en en proposant une relecture contemporaine ? 

Le yeonhee est un art total qui englobe la musique de percussions traditionnelles et le sangmo-jit, l’art de faire tournoyer des rubans fixés sur un chapeau. Dans la société traditionnelle coréenne, il était pratiqué lors de célébrations qui visaient aussi bien à prier pour que les prochaines récoltes soient abondantes qu’à garantir la paix dans un village ou encore à apaiser la fatigue après un dur labeur. C’est une forme d’expression artistique qui a pour but d’unir la communauté en insufflant une puissante énergie collective. Notre projet est né d’une interrogation fondamentale : une fois dépouillé de ses instruments traditionnels et du sangmo, comment le corps de l’artiste de yeonhee peut-il exister sur scène aujourd’hui ? Pour créer à partir de cet art traditionnel et établir un dialogue avec le public actuel, j’ai choisi de me centrer sur le corps, de me concentrer sur les mouvements corporels des interprètes en collaborant avec un chorégraphe contemporain. C’est ainsi qu’est né KIN: Yeonhee Project I. Pour cette production, deux artistes de yeonhee et deux danseuses contemporaines performent ensemble. Durant le processus de création, les artistes de yeonhee ont exploré la manière dont les danseuses utilisent leur corps, tandis que les danseuses contemporaines se sont imprégnées des rythmes et des gestuelles.  

 

Comment le spectacle est-il structuré ? Est-il une suite de performances indépendantes ou est-il traversé par un fil dramaturgique ? 

Le spectacle explore la possibilité d’un yeonhee modernisé en mêlant les arts de la scène sud-coréens à une mise en scène contemporaine. Une longue scène en forme de podium évoque le gilnori – le défilé de rue traditionnel – mais ce qui se déploie avec deux artistes yeonhee et deux danseurs modernes sur cette scène diverge considérablement de sa structure traditionnelle. Le yeonhee se transforme au contact des mouvements libres de la danse contemporaine. À travers des alternances imprévisibles de répétition, d’immobilité, de silence et d’intensité, chacun de ses éléments devient propice à réinterprétation. La structure du spectacle est définie par la couleur. Au début, nous portons l’obangsaek – les cinq couleurs traditionnelles coréennes (blanc, bleu, rouge, jaune, noir). Le costume blanc initial a été conçu par Ji-eun Kim, une designer issue du monde de la mode. Elle a apporté un regard neuf pour moderniser cette esthétique, créant un pont entre héritage et design contemporain. Au fil de la performance, ces couleurs se dispersent. Le spectacle explore comment le corps libéré de ses accessoires peut exprimer ces cinq couleurs de manière contemporaine et traduire les émotions que nous ressentons face à elles aujourd’hui. Quant à la musique, elle a été composée par Jun-young Joo, une compositrice résidant actuellement en France. Elle a su traduire par les sons le flux chromatique et les sensations que nous inspirent aujourd’hui ces couleurs réinterprétées. 

 

Les publics français et européen ne possèdent pour la plupart ni les codes ni certaines des références culturelles du public sud-coréen. Jouer KIN: Yeonhee Project I devant l’un ou l’autre de ces publics constitue-t-il une expérience fondamentalement différente ? 

En Corée, le public connaît ces sons et il est prêt à s’enthousiasmer spontanément. En Europe, je sens parfois une certaine retenue, comme si le public se demandait s’il est poli d’applaudir pendant la performance. Je tiens à préciser que notre spectacle est une invitation au partage : le public peut applaudir et encourager les performeurs dès qu’il en ressent l’élan. 

 

Quel a été le parcours qui vous a amené à travailler sur de tels projets entre tradition et danse contemporaine ? 

À l’origine, je suis un musicien de formation traditionnelle, ayant étudié au lycée puis à l’université en Corée du Sud. J’ai ensuite poursuivi mon cursus en France, où j’ai obtenu une licence et un master en arts du spectacle à l’université Paris VIII. En 2015, j’ai fondé Liquid Sound, dont la démarche artistique est orientée par cette question : comment les arts traditionnels coréens peuvent-ils trouver un écho auprès du public d’aujourd’hui ? Défendant l’interdisciplinarité, le collectif collabore avec des artistes de tous horizons : danseurs contemporains, musiciens traditionnels sud-coréens ou occidentaux, compositeurs de musique électronique, scénographes… Comme son nom l’indique, Liquid Sound aspire à la fluidité du liquide. Le collectif est caractérisé par une absence de forme fixe, une flexibilité inhérente et une identité résolument plastique qui lui permet de transcender les frontières entre les genres. Lorsque j’entreprends de tisser un dialogue entre le yeonhee et d’autres arts contemporains, tout commence par une question fondamentale : « Que peut-on enlever ? ». Les arts traditionnels sont des systèmes déjà parfaits. Ce sont des territoires solidement établis, avec leurs propres codes. Pour collaborer avec d’autres disciplines, il faut d’abord accepter de déterritorialiser cet art, c’est-à-dire briser ses frontières et enlever ses ornements pour créer un espace vide. C’est dans ce processus de dépouillement extrême, lorsqu’on ne peut plus rien enlever, que l’on finit par percevoir l’ADN pur de la tradition. Dans ce vide ainsi créé, d’autres langages peuvent s’inviter – comme la danse contemporaine ou une nouvelle mise en scène. À ce moment-là s’opère ce que Gilles Deleuze nomme la « reterritorialisation » : une nouvelle forme d’art renaît, comme un nouveau territoire dynamique où tradition et modernité coexistent de manière organique. 

Propos recueillis par Simon Hatab en avril 2026