Entretien avec Étienne Minoungou

Avec L’Intraitable beauté du monde, vous organisez la rencontre fictive d’Edouard Glissant et de Sony Labou Tansi… 

Etienne Minoungou : Ce diptyque propose la mise en miroir de deux spectacles que j’ai déjà portés à la scène : Le Tremblement du monde et Si nous voulons vivre. Il s’agit de les faire dialoguer au cours d’une même soirée, de les faire entendre autrement, par simple voisinage. J’ai écrit Le Tremblement du monde en 2024, avec Aristide Tarnagda et Felwine Sarr. C’est une œuvre de collages tissée à partir d’une quarantaine d’ouvrages d’Edouard Glissant. Une traversée de sa pensée poétique, philosophique et politique. Avec Sony Labou Tansi, j’ai déjà fait un travail sur sa pensée politique il y a une dizaine d’années. C’était une lecture-performance de lettres ouvertes et de poésies, d’abord intitulée Sony l’avertisseur entêté. Sony a toujours cherché à nous avertir et à nous éclairer sur le devenir du monde. Je l’ai récemment renommé Si nous voulons vivre. Ce sont ces deux paroles que j’espère faire résonner à Avignon cet été. Deux visions du monde essentielles, deux prophéties, en quelque sorte. 

 

Quels sujets les animent ? 

EM : Ils imaginent tous les deux des systèmes de pensée qui dépassent leurs propres conditions géographiques : ils essaient de s’adresser à l’ensemble des humanités, depuis l’Archipel des Antilles ou le Congo. C’est ce qui me fascine chez eux. Glissant propose une parole de la relation et de la mondialité, de la poétique comme force de transformation du réel… Pour sortir de ce monde qui a l’air de se mourir, il faut inventer des nouvelles utopies. Changer nos imaginaires. La pensée de Sony Labou Tansi est sans doute moins connue. C’est une parole de réveil qui bouscule les certitudes, en forçant l’humain à se regarder avec ses parts d’ombre : esclavage moderne, régimes de domination… Sa pensée poétique est un exercice permanent de la lucidité. Son théâtre est un théâtre de l’urgence, où le langage devient une arme de survie. 

 

Pourquoi avez-vous ressenti l’urgence de porter à la scène leurs paroles et leurs utopies ? 

EM : Je suis toujours frappé par l’actualité de leur propos. En 1980, Sony Labou Tansi écrivait cette phrase qui résonne fortement : « L’injustice imposée aux palestiniens aura été de beaucoup dans l’avènement du terrorisme. » Glissant a déplacé le regard européo-centré que l’on porte souvent sur le monde. Pour ce penseur de la créolisation, ce qui menace nos identités, ce ne sont pas les immigrations et les envahissements : ce qui menace nos civilisations, ce sont les hégémonies économiques. Tous les deux font une critique radicale du néo-libéralisme, mais ils ne se limitent pas à cette dénonciation. Si nous sommes arrivés au bout d’un système, il faut en créer d’autres, ensemble. Si les promesses de ce système économique n’ont pas été tenues, ou qu’elles sont devenues des promesses de mort, nous devons installer dans nos imaginaires de nouvelles utopies au service de la vie. Leurs espoirs et leurs prophéties ne s’arrêtent pas là. Ils rêvent d’un monde qui serait moins anthropocentré. Où l’on ne se concentrerait pas seulement sur le devenir des humains, mais aussi sur celui du vivant tout entier. Ils proposent de réfléchir aux humanités en les élargissant aux vies animales et végétales. 

 

En tant que comédien, vous jouez à la manière d’un conteur-philosophe. Vous créez une relation sensible et charnelle avec le public… 

EM : J’essaie de reconvoquer la tradition de la parole au village, de la palabre, c’est-à-dire le cercle du conteur ou du griot, du colporteur de nouvelles et de l’historien du présent. J’essaie de créer l’espace du Parlement, du lieu où l’on délibère ensemble. On rejoint ici la tradition grecque des agoras. Mais mon théâtre a aussi quelque chose à voir avec le stand-up, avec des moments de fulgurance poétique et politique. Tout cela se passe dans une ambiance d’oratorio musical. Dans L’Intraitable beauté du monde, la saxophoniste danoise Katrine Suwalski, et le poly-instrumentiste burkinabé Simon Winsé m’accompagnent sur scène. Ce sont les deux autres poètes de la musique avec qui je propose ce diptyque. Mais le vrai personnage, c’est la parole. La scène est extrêmement dépouillée. Il y a juste quelques accessoires, pas de décor, et une lumière pour sculpter des espaces et des atmosphères. 

 

Au fil de vos créations, vous développez un « théâtre de la conversation »… 

EM : Au fur et à mesure que j’avance dans mon propre travail, j’affine et je précise cette esthétique. Mon rapport avec le public est un rapport de délibération collective. Loin d’une performance d’acteurs, c’est davantage un espace de circulation de la parole. C’est comme ça que j’entreprends la scène depuis toujours. Cela s’inscrit dans une histoire qui a sans doute commencé avec la fondation du festival Récréâtrales au Burkina Faso (2002). Quand Dieudonné Niangouna m’a proposé de jouer M’appelle Mohamed Ali (2014), j’ai décidé de passer la main et de me consacrer entièrement au plateau. J’ai joué ce texte 350 fois dans une quarantaine de pays. C’est avec ce seul en scène que j’ai inauguré un cycle de théâtre comme espace de discussion sociale. Au Burkina Faso, le théâtre n’est pas seulement un lieu de divertissement et de performance. C’est un lieu où on essaie de faire en sorte que la société discute avec elle-même. Avec Moi, Mohamed Ali, j’ai commencé à rendre poreux le rapport scène-salle, à ouvrir des espaces. J’ai prolongé ce travail en montant Le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Cézaire (2017) ou encore avec Traces, discours aux nations africaines, pendant la Semaine d’Art en Avignon (2020). Toujours seul en scène, j’ai précisé mon esthétique du théâtre comme espace de discussion sociale, puis je l’ai progressivement ouvert à des musiciens en live. Je pense clôturer ce cycle que j’appelle abusivement le Pentateuque – le livre des cinq – avec les prophéties de Glissant et de Sony… avant d’ouvrir un nouveau chapitre plus intime que politique.  

Entretien réalisé par Sylvie Martin-Lahmani en mars 2026