Comment cette collaboration avec Wagner Moura a-t-elle vu le jour ?
Il y a près de vingt ans, nous avions souhaité travailler ensemble, mais nos chemins se sont séparés. Entre-temps, j’ai présenté une pièce au REDCAT, à Los Angeles, un théâtre qui m’a toujours soutenue et où j’ai joué presque toutes mes œuvres. Wagner a assisté à la pièce Depois do Silêncio. À la fin, il est venu me voir et m’a dit quelque chose comme : « Je veux revenir au théâtre et je veux que ce soit avec toi. » Nous avons alors commencé à chercher un projet que nous avions envie de mener ensemble. Nous avons passé environ un an à lire, à regarder des films, à nous rencontrer, à discuter de politique, de nos vies, du monde dans lequel nous vivions et de la façon dont il nous affectait. Je tenais beaucoup à aborder la question de la famille, du contexte social et politique, de la relation entre l’intimité et la polis, la communauté. En repensant à une période du gouvernement Bolsonaro, où nous avons vu des familles brisées, j’ai également voulu parler du jeu entre frères, et de la manière dont celui-ci peut refléter des oppositions sociales et politiques. Nous sommes alors tombés sur Un ennemi du peuple, d’Henrik Ibsen. C’est un texte qui m’intéressait, mais en le relisant aujourd’hui, j’ai compris qu’il fallait le revisiter, le réécrire, afin que sa question centrale ne soit pas simplement présentée comme un fait acquis, mais qu’elle soit portée devant le public. J’ai donc suggéré à Wagner de créer une suite à Un ennemi du peuple, en la situant dans une sorte de tribunal social et non dans un tribunal juridique, où le personnage demande une nouvelle fois son droit à la défense.
Qu’est-ce qui vous a interpellés dans cette pièce qui date de 1882 ?
Tout d’abord, la question de la vérité, qui est au cœur de ce texte, et l’importance de la défendre. Nous commençons la pièce en affirmant que la vérité n’existe plus, qu’il n’y a plus de faits, mais seulement des versions des faits. La discussion sur ce qu’est la vérité, sur la manière dont elle est démentie de façon éhontée et sur la façon dont les gens propagent l’idée de vérité alors qu’ils savent qu’ils ne la disent pas, est une question qui nous intéresse, car elle est très révélatrice de ce que l’on vit aujourd’hui. Une autre question importante est cette ligne de démarcation très ténue à partir de laquelle le fascisme commence à gagner du terrain, ainsi que les mécanismes qu’il utilise pour manipuler la démocratie. Il y a aussi le thème du paradoxe entre l’importance de l’économie et la pertinence de la vérité… Par exemple, l’économie du tourisme, importante pour une communauté, mais qui peut être exploitante et créer une dépendance, limitant ainsi l’approfondissement des questions sanitaires et écologiques. Toutes ces tensions traversent cette pièce.
Comment s’est déroulé le processus de réécriture ?
Après nous être plongés à plusieurs reprises dans le texte et l’avoir lu en profondeur, forts de notre expérience cinématographique et de tout ce que nous avions déjà en tête, comme l’idée du tribunal, nous avons regardé de nombreux films sur le thème du tribunal. Par exemple, Las Bestias, de Rodrigo Sorogoyen, un film espagnol sur quelqu’un qui arrive dans une communauté et tente de l’empêcher de vendre ses terres pour la construction d’une route, ou Les Dents de la mer, de Spielberg, qui s’est inspiré d’Un ennemi du peuple. J’ai également lu un livre qui m’a beaucoup intéressée sur les mécanismes du fascisme. Nous avons alors commencé à structurer le scénario et j’ai invité Lucas Paraízo, scénariste de cinéma. Je tenais vraiment à faire appel à une personne dotée de la sensibilité cinématographique pour que le texte ait l’énergie du cinéma. Lorsque Wagner est venu au Brésil et que nous étions sur le point de commencer les répétitions, le texte était déjà écrit. Nous avons continué à y travailler et c’était très beau de voir ce que Wagner a apporté à un texte déjà écrit, à l’énergie de son personnage. C’est un texte écrit par trois personnes – je pense avoir assumé une plus grande responsabilité, mais la présence des deux autres a été très importante dans l’écriture.
Vous revenez donc au cinéma comme matière du théâtre ?
La présence du cinéma est évidente dans la manière dont les preuves sont présentées ; il s’agit pour la plupart de documents filmés, allant des documentaires aux œuvres de fiction, qui font office de témoignage du passé. Il y a également une caméra qui prend peu à peu de l’importance sur scène et qui est utilisée comme un outil du tribunal lui-même. Il y a encore une autre dimension : trois personnes qui entretiennent un lien fort avec le cinéma. Moi, avec mes deux univers qui s’entremêlent constamment dans mes œuvres, Wagner, qui vient du théâtre et vit pleinement le cinéma, qui respire le cinéma, pense le cinéma et vit le cinéma, et Lucas, qui écrit le scénario. Je pense que tout cela fait vibrer le cinéma dans cette pièce.
Que se passe-t-il lorsque le procès de Thomas Stockmann passe de l’enceinte du tribunal à l’espace de délibération publique ?
Le format du tribunal sert à établir des règles permettant une confrontation entre les deux parties : Thomas Stockmann et sa fille, d’une part, et Peter Stockmann, représentant la communauté, d’autre part. Nous faisons référence au tribunal de justice, mais aussi au tribunal public, ce qui se passe sur les réseaux sociaux et qui prend souvent le pas sur la décision, indépendamment, parfois, de la justice elle-même. Discuter de la manière dont nous jugeons les autres dans l’espace public du théâtre, c’est endosser le rôle de celui-ci : chaque lieu où nous nous trouvons est « ce lieu » spécifique, avec « ce public », qui, en principe, est neutre par rapport à l’histoire qui est racontée. Par conséquent, le jugement ne s’effectue pas dans le contexte de la fiction, mais à partir d’un public réel qui est présent et qui, sur la base de ses perspectives personnelles et de ses croyances, va juger ce personnage qui, bien que fictif, soulève des questions réelles.
L’espace public est aujourd’hui marqué par une forme de polarisation exacerbée par les réseaux sociaux, davantage tournés vers le conflit que vers la compréhension. Comment abordez-vous ces questions dans la pièce ?
Dans un monde où le dialogue est si rare, où les opinions sont si figées et où l’on ne souhaite pas, en réalité, écouter l’autre, il est nécessaire de rétablir la possibilité d’entendre les deux côtés et, à partir de cette écoute, de se permettre de changer. Nous sommes en train de perdre la possibilité de ces dialogues, ce qui nous fait perdre des alliés sur des sujets auxquels nous croyons et qui dépendent d’une action collective pour être transformés. Nous avons déjà eu l’occasion de présenter cette pièce au Brésil, pendant un mois et demi. Nous y avons observé comment les gens réfléchissent lorsqu’ils ne sont pas guidés par la décision d’un avocat ou d’un juge, ce qui leur laisse plus de liberté pour se positionner.
Ce personnage complexe soulève des questions très actuelles : la tension entre la vérité scientifique et l’économie. Comment cette tension se manifeste-t-elle ici ?
Dans cette pièce, le personnage n’accepte pas que l’opinion de la majorité soit contraire à la sienne. Même s’il a probablement raison, la complexité du personnage ne réside pas seulement dans le « quoi », mais aussi dans le « comment ». La manière dont il interagit avec les autres, pour défendre quelque chose d’indiscutable (surtout pour lui). On ne peut pas mettre les gens en danger et leur cacher qu’ils sont en danger, on ne peut pas oublier qu’ils s’immergent dans de l’eau polluée, mais cela a un prix pour la communauté en question. Il y a un dilemme. La ville va faire faillite, les gens vont mourir de faim, mais qui en assume la responsabilité ? À qui incombe cette responsabilité ? Ce qui arrive à Thomas Stockmann, c’est qu’il commence à remettre en question la volonté de la majorité – s’agit-il là d’un acte antidémocratique ? Je pose la question et nous allons continuer à l’explorer tout au long de la pièce. De nombreuses mises en scène d’Un ennemi du peuple suppriment une partie du texte où le personnage devient extrêmement despotique. La gravité de ses propos le place dans une position éthiquement dangereuse et certains suppriment cette partie pour le maintenir en héros. Nous ne la supprimons pas, nous la laissons apparaître. La dévalorisation et l’idée qu’il existe une minorité, une élite, qui sait ce qui est bon pour la majorité. C’est en ce sens que nous mettons en avant la complexité présente dans le texte lui-même. Ensuite, dès lors que cette question est soulevée, nous laissons au public le soin de décider de ce dont nous pouvons parler en matière de démocratie.
Entretien réalisé par Liliana Coutinho en février 2026