Entretien avec Ahmed El Attar

En tant qu’artiste, à quel moment avez-vous décidé d’écrire ?  

Ahmed El Attar
J’avais le désir profond de m’exprimer mais s’exprimer est difficile quand on est pris dans le flux des événements. Lorsque la révolution égyptienne a éclaté en 2011, j’ai mis trois ans à écrire The Last Supper. Bien sûr, je pense que l’artiste doit sortir des émotions immédiates pour aller voir un peu plus loin. Mais il n’y a pas que ça. Je ne croyais pas une seconde qu’une œuvre puisse égaler la ferveur éprouvée à la chute d’Hosni Moubarak : c’est tellement plus grand que la vie. Alors je pense que j’ai le devoir de réfléchir, de prendre mes distances et d’ajouter quelque chose à l’événement plutôt que de le commenter en répétant ce que disent les politiques ou les journalistes. Dans le cas du 7 octobre, il m’a fallu deux ans pour mettre des mots sur ce qui me travaillait. Étais-je triste ? Choqué ? Dévasté ? Ébranlé au plus profond de moi-même ? À force d’écrire, de réécrire, de rayer mes phrases, de les jeter à la poubelle, une question a fini par émerger : qu’est-ce qu’on attend ? Qu’est-ce qu’on attend d’une population qui s’est trouvée décimée après avoir vécu quelques dizaines d’années dans une prison à ciel ouvert ? Que croit-on que deviendront ces enfants qui ont pleuré leurs familles disparues dans les ruines ? Lorsque cette guerre finira – parce que toute guerre finit toujours par finir – que fera-t-on ? Et ce que nous devrons faire, sera-t-on prêt à le faire ? Quel sera son impact non seulement sur la Palestine mais sur le monde arabe, par-delà les différences ethniques, sociales et religieuses ? Je songe notamment à l’Égypte, où ces images dévastatrices ont touché tout le monde mais où la population n’a pas la possibilité de s’exprimer. C’est la question que pose Salma : qu’est-ce qu’on attend de l’avenir ? 

Vous dites que vous n’avez pas écrit une pièce sur le 7 octobre mais sur ses conséquences vues à travers le quotidien d’une famille égyptienne aisée, même si Salma, Mon Amour est hantée par l’onde de choc de ces événements. La fiction vous semblait-elle le moyen le plus adéquat pour approcher l’horreur ? 

Oui, Le 7 octobre a été un événement majeur, non pas seulement dans la réalité contemporaine des Palestiniens et du monde arabe mais dans l’histoire du monde. Ce sont des moments qui provoquent des changements au-delà de notre perception actuelle : de même que, quinze ans plus tard, on ne peut pas mesurer l’impact de la révolution égyptienne ou du printemps arabe. Les répercussions du 7 octobre se feront sentir à long terme, peut-être dans une génération. Face à l’horreur, face à ce que je considère comme un génocide – en me basant sur mes convictions mais aussi sur les décisions de la cour pénale internationale, sur le travail de chercheurs et d’associations – j’ai éprouvé un effet de sidération. J’ai arrêté de regarder les images, je n’ai pas rallumé ma télévision pendant trois mois. Je me suis retrouvé face à des questions que je ne m’étais jamais posées quant à mes propres valeurs : où sont passées l’humanité, la justice, la démocratie ? Où sont passées la presse libre et la liberté d’expression quand je vois les faits de mes propres yeux tout en assistant au travail acharné de certains médias occidentaux pour enterrer ces faits ? 

Car la réalité est sous nos yeux et je voudrais aller au-delà. D’une certaine façon, je projette mes peurs dans ce spectacle. Comment la violence engendre-t-elle la violence ? Comment un schéma se reproduit-il à l’échelle d’une société ? Salma est comme l’héroïne d’une tragédie grecque confrontée à un choix impossible. Quelle que soit sa décision, elle court à la catastrophe. 

Quand vous parlez du début de la pièce - le mariage que l’on prépare entre le frère de Salma et une riche Américaine on a presque l’impression d’une situation de comédie. Le mélange des genres fait partie de votre travail. Croyez-vous que la violence est plus choquante quand elle surgit dans un cadre où on ne l’attendait pas ? 

J’aime que les spectatrices et spectateurs soient engagés dans le spectacle, qu’ils se laissent surprendre par une fin qui bouscule leurs attentes et chamboule leurs convictions. Dans la vraie vie, il y a tous les jours ce mélange de comique et de tragique. Moi-même, je me laisse surprendre par ce qui advient au plateau. J’écris mes pièces mais je ne me considère pas comme un auteur. J’écris pour la scène, pour les personnages, j’écris tard le soir après les répétitions durant lesquelles les comédiennes et les comédiens ont la possibilité de changer le texte. À l’heure qu’il est, Salma, Mon Amour n’est pas encore écrite. Depuis deux ans, je note mes idées, j’ai une histoire, des personnages, quelques scènes. Je travaille avec les comédiennes et les comédiens mais sans le texte. Juste avec leurs rôles. Je provoque des improvisations de jeu pur. Je cherche à construire sur scène un sentiment collectif, comme si nous montions une équipe. J’aime comparer l’écriture de mes textes au long tissage à la main d’une tapisserie que je découvrirai à la fin. 

Vous comparez Salma à une héroïne de tragédie tout en lui faisant une déclaration d’amour dans le titre de la pièce. 

En général, les titres de mes pièces sont volés à d’autres. Dans le cas de Salma, je l’ai volé à Marguerite Duras, à son Hiroshima, mon amour. Mais Salma, Mon Amour, c’est aussi une déclaration à cette jeunesse qui a vingt ans et que l’on a un peu trop tendance à considérer hors-jeu alors même qu’elle doit grandir en prenant sur ses épaules le fardeau que lui ont laissé ses aînés. Cette jeunesse, j’ai envie de l’aimer et de croire en elle. 

 Entretien réalisé par Simon Hatab en mars 2026