Vous adaptez à la scène Thésée, sa vie nouvelle. Qu’est-ce qui vous a portés vers cette œuvre de Camille de Toledo, qui se présente comme une enquête généalogique ?
Guy Cassiers Ce roman invite le spectateur à un grand voyage. Camille de Toledo y raconte plusieurs moments forts qu’a vécus sa famille, et pas seulement. Il traverse tout le XXe siècle, des deux guerres mondiales aux Trente Glorieuses. À travers ce livre, et maintenant cette pièce, une question demeure en filigrane : quelles traces du passé devons-nous garder pour construire l’avenir ? Pour Camille de Toledo, cette question s’est posée de manière concrète, physiquement parlant. À la suite du suicide de son frère et de la mort de ses parents, l’auteur s’est retrouvé paralysé. Dans son geste d’écriture, il remonte le temps à la recherche de ce qui entrave son corps. Il s’autorise à relater la vie de plusieurs membres de sa famille. Il leur donne voix et crée ainsi un récit polyphonique qui parle d’une famille, mais aussi d’une histoire commune en Europe.
Comment définiriez-vous ce récit, qui n’est ni une autobiographie, ni une autofiction, ni strictement un témoignage ?
Valérie Dréville Tout ce que raconte Camille de Toledo dans ce livre est vrai. Pour restituer cette vérité, il a choisi de passer par la légende. Il se nomme Thésée, donne à sa mère le prénom d’Esther, et prête des noms de légende à d’autres figures. Il a besoin de prendre de la distance et d’agrandir la focale pour nous relater leurs récits. Le titre renvoie au mythe de Thésée. Thésée est celui qui répare une ancienne dette de guerre, payée chaque année par le sacrifice de jeunes gens dévorés par le Minotaure. Par cette image, il évoque les tragédies du XXe siècle, les charges invisibles que l’histoire fait peser sur les générations suivantes. Et puis il y a « sa vie nouvelle ». Après la mort de ses proches, il tente de recommencer sa vie ailleurs. Il s’installe à Berlin. Treize années durant, il essaie de se reconstruire sans y parvenir. Il est rattrapé par son passé. Et le passé n’est pas passé : il est présent jusque dans son corps. Physiquement, il ne tient plus. Dans sa fuite vers l’Allemagne, il a emporté trois cartons remplis de photographies, de manuscrits, de lettres, de souvenirs de son enfance et de sa famille. Il s’était juré de ne pas les ouvrir mais il cède, et tout le passé se déverse. Il commence un nouveau voyage afin de pouvoir ré-envisager l’avenir.
Quelles questions cette pièce soulève-t-elle ?
Valérie Dréville Il y en a une essentielle, et qui traverse ce roman : « Qui commet le meurtre d’un homme qui se tue ? ». Le suicide est-il un choix libre ou une réponse violente à la société ? Par cette interrogation, l’auteur ne cherche ni coupable ni condamnation devant le suicide de son frère. Il explore les causes profondes, peut-être enfouies dans les générations antérieures. Il met aussi en lumière une vérité les individus ne sont jamais séparés de leurs origines. Leur existence ne commence pas par eux-mêmes. Chacun hérite des blessures de ceux qui le précèdent. Par son voyage, le narrateur tente une opération de « reliement ». Il retisse une toile qui relie sa famille et le monde d’une certaine manière.
Guy Cassiers En réponse à cette question, Camille de Toledo affirme qu’une explication purement psychologique ne suffit pas. Justifier le drame par des causes individuelles serait réducteur. C’est pourquoi il choisit de fouiller le passé, de se tourner vers les générations précédentes, pour comprendre ce que nous portons en nous sans jamais pouvoir le nommer. Il cherche à saisir cet héritage invisible qui habite le cœur, un héritage qui est autant familial qu’historique et social.
Comment avez-vous adapté ce roman ?
Valérie Dréville Nous avons travaillé à quatre mains sur cette adaptation. Au fil de nombreux rendez-vous, nous avons exploré plusieurs propositions, discuté de ce qu’il convenait de garder ou non. Nous avons commencé par la dramaturgie du texte, puis nous avons abordé celle des images, la scénographie, le son au centre de tout, et la lumière. Lors d’une journée au Théâtre Vidy-Lausanne, Camille de Toledo nous a rejoints. Il nous a présenté son fonds d’archives. Cette rencontre a joué un rôle important.
Guy Cassiers Camille a fait preuve d’une grande générosité en nous transmettant son œuvre. Il nous a offert son roman comme un matériau concret, dans lequel nous pouvons plonger, au sein duquel nous pouvons travailler librement. Nous entrons littéralement dans son univers, dans sa pensée.
Qu’est-ce qui vous a séduits dans cette œuvre ?
Valérie Dréville Dès la première lecture, j’ai été saisie par la langue. Différents types de paroles s’y croisent la narration, les dialogues, le poème. Cet enchevêtrement de formes et de voix est idéal pour le théâtre. Cela est absolument passionnant pour le jeu. Et puis, concernant la langue, je la trouve vraiment très belle. Elle est forte, elle est poétique. À cela s’ajoutent les images. Celles du roman trouvent naturellement leur place sur scène. Au fil de son récit, Camille de Toledo partage des photographies qu’il nomme des « pieces of evidence », comme des preuves à conviction d’une enquête. Des preuves que les événements ont bien eu lieu. Ces images ne sont pas là pour être regardées au premier degré. Elles servent à décrypter les faits. Certaines semblent dire une chose, lui en révèlent une autre, parfois à rebours de leur apparence.
De quelle manière cette polyphonie de voix se matérialise-t-elle au plateau ?
Guy Cassiers Nous avons imaginé une forme scénique au plus près du roman, en intégrant physiquement et mentalement tout ce qu’il nous offre, le texte autant que les images. Valérie Dréville n’incarne ni seulement le narrateur, ni seulement Thésée – elle porte toutes les voix. Elle avance parmi les photographies du livre, comme on chemine dans une mémoire, comme on suit des traces pour tenter d’en révéler le sens. Des caméras la suivent et créent ainsi deux physicalités : une présence sur scène, une seconde projetée sur des écrans. Ce dispositif fait coexister plusieurs personnages simultanément. Tous apparaissent dans des espaces distincts, ce qui permet au public de les identifier. L’ensemble compose une mosaïque dont le récit demeure le fil conducteur. Le spectateur entre dans cet univers comme dans un labyrinthe, à la manière de Thésée, et y rencontre des voix qui dialoguent entre elles autant qu’avec lui. Il ne s’agit jamais d’illustrer une situation, mais bien d’explorer une pensée, une langue afin de mieux comprendre un personnage. Ce roman a profondément éveillé mes sens, car il est traversé d’images puissantes. Par cette installation, nous proposons au public de ne pas être simple observateur d’une histoire familiale. Nous l’invitons à pénétrer dans cette matière vivante, à tracer son propre chemin dans ce récit à la fois intime et universel.
Entretien réalisé par Vanessa Asse en février 2026