Entretien avec Salim Djaferi

Votre pièce croise récits intimes et histoires collectives. Comment a-t-elle vu le jour ?  

Dans chacun de mes projets, je suis animé avant tout par le désir d’interroger une question collective et politique. Pour mon premier spectacle, Koulounisation, j’ai exploré la colonisation française en Algérie. Pour Bâtir, mon intérêt se porte sur la banlieue. Il s’avère que ces questions ne sont jamais très loin de moi. Elles me touchent parce que je suis d’origine algérienne dans le cas de Koulounisation, parce que j’ai grandi dans ces quartiers pour Bâtir. Et au cours de chaque création, je m’attache à rencontrer de nombreuses personnes concernées par ces sujets elles aussi. Pour Bâtir, j’ai également rencontré un chercheur, Janoé Vulbeau. Docteur en sciences sociales, Janoé a rédigé une thèse intitulée Roubaix : la construction d’une ville face aux Algériens. Politiques urbaines et racialisation (1950-1990). Il interroge notamment la manière dont l’attribution des logements sociaux dans cette ville a pu être structurée par des critères raciaux. La découverte de ces travaux a joué le rôle de déclencheur dans la naissance de Bâtir. Au même moment, aux Rencontres photographiques d’Arles, je suis tombé sur l’exposition Bâtir à hauteur d’hommes, Fernand Pouillon et l’Algérie. Cette rétrospective mettait en lumière l’œuvre de l’architecte français Fernand Pouillon en Algérie, dont les grands ensembles qu’il a construits autour d’Alger au début des années 1950. Lorsque j’ai parcouru cette exposition, les images me semblaient familières. Tout dans ces photographies me rappelait les cités dans lesquelles j’ai vécu, non pas en Algérie coloniale, mais en France : les proportions des bâtiments, leurs longs et étroits couloirs desservant des dizaines d’appartements par paliers, les immenses parvis de béton. J’étais venu découvrir un passé et un ailleurs, et je me suis retrouvé plongé dans le milieu où j’ai grandi. Je suis né aux Beaudottes, à Sevran, en Seine-Saint-Denis, une cité construite à partir de 1971, largement inspirée par les préceptes de Fernand Pouillon. Au-delà de la correspondance esthétique, j’ai eu le sentiment d’apercevoir, à travers ces photos, une même volonté politique. Avec vingt ans et plusieurs centaines de kilomètres d’écart, ces cités algériennes et celle des Beaudottes semblaient répondre à une même logique, une même politique ségrégationniste. Cette découverte a fait naître en moi une série de questions : de quoi ces cités sont-elles l’héritage ? avec quelle vision du monde ont-elles été façonnées ? et, au-delà, quel lien existe-t-il entre colonie et banlieue ou, plus explicitement, entre race et espace ?  

 

À la suite de ces interrogations, vous avez mené une enquête. Définiriez-vous Bâtir comme une pièce documentaire ? 

Je ne suis pas certain de la définir ainsi ; ce que je peux dire cependant, c’est qu’enquête et écriture se mêlent constamment dans mon geste théâtral. Avec l’aide du chercheur Janoé Vulbeau et de la dramaturge Hanna El Fakir, j’ai collecté des matériaux en prenant comme terrain d’exploration les différentes cités où ma famille a habité en France depuis les années 1950. Janoé Vulbeau m’a transmis ses méthodes de recherche, ce qui a nourri cette enquête et me sert désormais au plateau. Ensemble, nous avons fouillé les archives municipales et départementales relatives à ces constructions afin de comprendre ce qui a motivé la création de ces logements. Nous avons cherché les traces de la logique ethno-raciale de leur attribution. Nous avons consulté un corpus immense : des plans, des appels d’offres, des rapports préparatoires à l’édification ou à la rénovation de cités, des conseils municipaux, etc. À cette plongée dans les archives publiques s’est ajoutée une série d’interviews que nous avons réalisée dans un souci de diversifier les sources collectées. Il nous semblait essentiel de prendre le temps de rencontrer et d’inclure des urbanistes, des chercheurs, mais aussi et surtout les habitantes et habitants de ces quartiers. J’ai un grand intérêt pour les sciences sociales. Pour autant, je pense que nous ne devons pas nous contenter des recherches universitaires. Je tiens à donner de la place à un autre type de discours qui est, pour moi, tout aussi riche. 

 

Quels constats, tirés de cette enquête, mettez-vous en scène ? 

De nombreux documents, consultés dans ces archives municipales et départementales, révèlent à la fois une stigmatisation et une ségrégation des personnes racisées par les politiques publiques. Ce qui nous a frappés est le rapport aux mots : plusieurs de ces sources montrent que la question de l’habitat social est avant tout envisagée par le prisme de la race, sans jamais la nommer explicitement. À travers ces archives apparaît une idée  : celle de mettre les gens à distance. Dans les plans des villes et des banlieues françaises, on se rend compte d’une matérialisation de l’éloignement. Très vite, nous observons une gestion ethno-raciale dans l’attribution des logements, cela est très clair. Pourtant, à l’origine, ces grands ensembles n’ont pas été érigés pour loger de manière consciente des personnes issues de l’immigration. Lorsqu’ils sont construits, ces grands ensembles sont destinés aux classes moyennes de manière générale et incarnent un idéal de modernité. Pensés comme des appartements modernes, comment ont-ils pu devenir des espaces où l’ethnicité joue un rôle structurant ? Pour ma part, j’ai grandi dans ces quartiers, auprès principalement de personnes racisées. Cette évidence n’est jamais discutée. Il existe un écart entre une réalité et la manière dont elle est formulée publiquement. 

 

Propos recueillis par Vanessa Asse en mars 2026