Dans vos pièces, vous explorez la frontière ténue entre monde réel et monde numérique.
Marion Siéfert
Je me suis toujours intéressée aux différentes manières que nous avons de traverser notre monde contemporain, que ce soit par le rêve, l’hallucination, le déni, le délire, l’imaginaire. Non seulement le monde numérique est une de ces manières et fait partie du monde réel, mais il façonne notre perception de la réalité jusqu’à se substituer à elle. Ce qu’on appelle les « nouvelles technologies » n’est pas un simple outil qui rend nos vies plus pratiques et dont l’enjeu serait de développer un « bon usage ». À travers elles se déploie une idéologie, celle de la surveillance de masse, avec une visée totalitaire et militaire. Suite à jeannedark_, pièce qui se déroulait à la fois au théâtre et sur Instagram, j’ai décidé de faire des spectacles qui parlent de ces technologies, mais sans les utiliser. Une manière de défendre et d’investir pleinement mon art, le théâtre. Le théâtre est un art de la co-présence des corps, un art éminemment physique donc, humain et concret. C’est peut-être l’art qui nous permet le mieux de représenter le virage virtuel dans lequel est pris notre monde, car il introduit un écart, une distance nécessaire à l’analyse et à la pensée.
Dans Bunker, vous interrogez les effets des technologies sur le langage.
Avec Matthieu Bareyre, j’ai choisi de faire d’un PDG d’un grand groupe pétrochimique le personnage principal de Bunker. Alors que notre époque court après la moindre frasque ou excentricité des nouveaux magnats de la tech’, nous trouvions important de nous arrêter pour regarder de près ceux qui ont la main sur les systèmes énergétiques. Ce sont de discrets hommes-fonctions, souvent à l’aise dans l’ombre des réunions et des cabinets de conseil, dont l’habileté rhétorique et l’éthos de hauts fonctionnaires recouvrent la réalité sale de leur métier, qui est d’exploiter et de spéculer sans vergogne sur des fossiles dont l’extraction anéantit notre planète. Paul, interprété par Charles-Henri Wolff, est ce qu’on appelle un « homme augmenté » : des implants neuronaux lui permettent de se passer de l’interface de l’ordinateur ou du téléphone, et de connecter directement son organisme au système digital, gagnant ainsi en performance. Paul est un personnage retiré du monde dont il n’a plus besoin de faire l’expérience sensible : il croit qu’en organiser les données lui suffit. Nous avons choisi d’aborder la figure du grand entrepreneur à rebours d’une version libérale de l’histoire : non comme un premier de cordée qui ferait l’histoire et marquerait son époque, mais comme un homme profondément influençable, pantin plutôt que grand démiurge. Qu’adviendrait-il d’un langage humain soumis à la machine et à son exigence de performance ? La technologie s’immisce dans le langage de Paul, le réduit à une fonction purement performative et en fait un terrain d’expérimentation pour des apprentis-sorciers.
Vous avez pu bénéficier d’une résidence artistique à l’AP-HP,Assistance publique-Hôpitaux de Paris.
C’est Francesca Corona, directrice artistique du Festival d’Automne à Paris, qui m’a proposé cette résidence dans un service de neurochirurgie de la Pitié-Salpêtrière lorsque je lui ai parlé des prémisses de Bunker. Avec Matthieu Bareyre et le comédien Lorenzo Lefebvre qui interprète le neurochirurgien, nous avons pu assister à des consultations de neurochirurgie avec des patientes et patients implantés, à des opérations cérébrales profondes, rencontrer des patientes et patients qui souffraient d’aphasie, etc. Les consultations avec des patientes et patients implantés ont été très marquantes pour moi, car j’ai pu assister au réglage et au calibrage progressif des implants par la neurochirurgienne. Les résultats sont assez spectaculaires, notamment pour la maladie de Parkinson, car on voit le tremblement s’arrêter instantanément lorsque la chirurgienne active les implants. Au-delà de la puissance humaine qui se dégage de chacun des échanges entre le médecin et son patient, nous avons pu saisir la frontière extrêmement floue entre l’intervention à vocation thérapeutique et l’augmentation cérébrale.
Comment le bunker prend-il forme sur scène ?
Lorsque Matthieu Bareyre et moi, nous avons eu l’idée de ce PDG reclus avec sa fille dans son bunker de luxe, je me souviens avoir senti que la pièce avait quelque chose de profondément théâtral et que l’on retrouvait des situations que j’avais pu lire chez Racine, dans Britannicus, par exemple, qui commence dans l’antichambre du pouvoir. Le huis clos est un levier pour ressaisir ce qui constitue à mes yeux le cœur du théâtre : être un art de la présence et de la parole dans un temps sans incise. Pour faire exister le bunker sur scène, nous n’avons pas cherché à copier de manière naturaliste les architectures d’intérieur des bunkers de luxe réels. Tout s’est joué quand, avec Nadia Lauro, plasticienne et scénographe de la pièce, nous avons tout simplement compris que le théâtre – son lieu même, sa cage de scène – serait le bunker, et que la logique de l’espace était paranoïaque. Il suffisait de révéler et d’accentuer jusqu’au grotesque l’obsession sécuritaire qui s’est infiltrée partout dans nos vies depuis plusieurs années, jusque dans nos lieux culturels.
Vous opposez parole et silence, parole et danse.
Plusieurs sources d’inspiration ont présidé à ce choix. Tout d’abord, la danseuse Janice Bieleu elle-même. Depuis Du sale ! en 2019, j’avais envie de lui confier un jour un personnage de fiction et d'écrire ce personnage à partir de ses qualités et de ce que j’aime chez elle. Le personnage d’Ami lui doit beaucoup. Il y a ensuite une question : quelle conduite adopter face à la perversion ? Puisqu’elle touche aux mots et les siphonne de leur sens, parler semble vain, voire dangereux, tout pouvant être récupéré et retourné contre soi à tout moment. Par ailleurs, la dramaturgie puise beaucoup dans l’expérience personnelle de Matthieu Bareyre. C’est lui qui a beaucoup pulsé l’écriture et, comme Ami, il a eu parfois envie dans sa vie « d’arrêter de faire semblant de parler ». J’ai d’emblée senti que ce « l’un parle, l’autre pas » deviendrait une contrainte formelle passionnante pour la mise en scène en me permettant de retrouver la tension qui se trouve à la source du poème : la parole et le silence. Dans un monde centré sur la parole comme le nôtre, dans lequel la parole s’épuise, je voulais défendre l’expérience sensible, le corps, sa force et sa vulnérabilité.
Les personnages représentent des forces. Et si la scène est un champ de forces, qui en a vraiment le contrôle ? Paul qui dit tout ? Ami qui ne dit rien ? La mère, interprétée par Monica Budde, qui parle, et perçoit ce qui se passe dans le bunker, mais qui est physiquement absente ? Thomas, le neurochirurgien qui manipule Paul comme sa marionnette ? Dès lors, mettre en scène, c’est organiser ces différentes forces, visibles et invisibles.
Propos recueillis par Vanessa Asse en mars 2026