Votre spectacle s’intitule The History of Korean Western Theatre (L’Histoire du théâtre coréen occidental). Qu’entendez-vous exactement par « théâtre coréen occidental » ?
En 2008, la Corée du Sud a célébré le centenaire du théâtre coréen. À cette occasion, je me suis rendu compte que, sous cet intitulé, la célébration visait un certain théâtre occidental où le nom de Shakespeare était omniprésent. De fait, si vous demandez à des Sud-Coréens ce qu’est le théâtre pour eux, il y a de fortes chances qu’ils vous parlent du théâtre occidental. Pourquoi ce biais ? Que dit-il de l’invisibilisation de la véritable tradition théâtrale coréenne ? Pour le comprendre, il est nécessaire de se replacer dans le contexte historique. Jusqu’en 1945, la Corée était sous domination coloniale japonaise. C’est l’empire japonais qui a importé dans le pays le théâtre occidental, à travers des pièces interprétées par des Japonais. Il ne s’agissait pas réellement du théâtre occidental mais plutôt d’une forme de théâtre colonial. Sous l’influence de cet impérialisme culturel, la Corée n’a pas eu la possibilité de se moderniser de manière autonome. The History of Korean Western Theatre fait partie d’une trilogie, la trilogie Hamartia, qui est une réflexion sur l’impérialisme et ses différentes formes : impérialisme linguistique dans Lolling and Rolling, impérialisme économique dans Cuckoo, impérialisme culturel pour The History of Korean Western Theatre. L’une des lignes de force de cette trilogie est de mesurer le poids tragique du passé sur le présent, de remonter le fil des événements pour saisir l’origine de la situation actuelle. J’emprunte le mot hamartia à Aristote : il désigne, dans la tragédie grecque, le défaut d’un personnage qui précipite sa chute. Comme il s’agit ici du dernier volet de la trilogie, j’essaie d’y ouvrir des perspectives pour les générations futures. D’autant plus que je suis devenu père au moment où je travaillais sur le spectacle, ce qui, de fait, m’oblige à considérer l’avenir d’une manière quelque peu différente.
Comment avez-vous travaillé sur un spectacle qui se concentre sur une aussi longue période – de 1908 à nos jours ?
Comme pour tous les spectacles de cette trilogie, cela m’a pris deux ans. Au départ, je ne savais pas comment m’y prendre. J’avais tout au plus quelques inspirations. Lorsque j’ai commencé à travailler sur Lolling and Rolling, la situation s’est débloquée et le plan global de la trilogie m’est apparu clairement. En tant qu’artiste, je crée des formes transdisciplinaires qui intègrent la vidéo, la musique et des robots. Comme, en général, j’écris les textes, je réalise les vidéos et compose les musiques entièrement seul, cela me prend beaucoup de temps. Je puise l’inspiration dans des sources variées : aussi bien des films que des images d’archives, de clips ou de défilés de mode. Pour The History of Korean Western Theatre, je me suis orienté vers un solo parce que c’est une forme qui me plaît : elle me permet d’esquiver la question du metteur en scène, dont la position de pouvoir me met souvent mal à l’aise. Mes spectacles mêlent des récits intimes et collectifs. Ma recherche artistique est toujours orientée de l’individu vers la grande histoire. J’appartiens à une génération qui a subi de plein fouet les conséquences de la crise économique qui a touché la Corée du Sud en 1997, en faisant exploser le chômage et le taux de suicide chez les jeunes. J’ai moi-même perdu plusieurs amis proches. Mon théâtre cherche à remonter le fil des événements pour en élucider les causes.
Vous avez quitté la Corée du Sud pour vous établir en Europe. Vous vivez actuellement en Belgique. Qu’est-ce qui vous a décidé à partir de votre pays natal ?
Lorsque j’étais en Corée du Sud, j’étudiais la théorie du théâtre. Je rédigeais une thèse, j’écrivais des articles. En parallèle, j’étais déjà musicien et je réalisais mes propres vidéos. Je voulais devenir artiste multimédia et vivre de mon art. J’étais attiré par la performance. Je souhaitais me produire sur scène tout en élaborant un geste théâtral transdisciplinaire. J’ai monté mes premiers spectacles mais j’avais du mal à trouver ma place car la scène coréenne était alors très conservatrice. Au lycée, je me souviens avoir composé une chanson intitulée Où est mon confident ? parce que je ne trouvais personne avec qui partager mon travail et ma passion. Par ailleurs, les compagnies de théâtre ou les institutions artistiques étaient très hiérarchisées et autoritaires, à l’image de la société coréenne, et j’avais du mal à travailler dans de tels environnements. J’avais du mal à créer et à m’épanouir dans de tels environnements. J’ai décidé de partir pour voir le monde et élargir mes horizons. Je suis d’abord allé à Berlin, puis à Amsterdam où je me suis inscrit au master DasArts du DAS Théâtre. J’ai passé quatre ans aux Pays-Bas durant lesquels j’ai eu tout le temps de réfléchir à ma trilogie Hamartia. J’ai ensuite déménagé à Bruxelles où j’ai commencé professionnellement dans le milieu des institutions belges. Vivre en Europe m’a apporté une certaine distance pour regarder mon propre pays. J’ai pu comparer ses problèmes à ceux d’autres pays. J’ai également pu réfléchir à mon identité de non-Européen, d’exilé culturel fuyant la société conservatrice et capitaliste sud-coréenne. Mon intérêt pour la politique s’est naturellement combiné aux moyens artistiques que je mettais en œuvre – la performance, la musique, la vidéo, la robotique.
Propos recueillis par Simon Hatab en avril 2026