Entretien avec François Gremaud

Votre nouvelle création part d’un désir que vous aviez depuis longtemps  : donner la parole à votre frère Christian, qui est sourd de naissance. Il s’articule en trois axes qui vont de l’intime au politique… 

François Gremaud
À l’origine, il y a le projet politique. Parce qu’il est Sourd de naissance, Christian a vécu une série d’expériences professionnelles extraordinairement douloureuses. Il a grandi dans un monde qui ne lui a pas laissé la place qu’il méritait. C’est d’autant plus violent qu’il est très engagé politiquement dans la défense de sa communauté. C’est d’autant plus insupportable que nous nous ressemblons beaucoup tous les deux, physiquement, mais aussi dans nos caractères. Je ne pourrai jamais réparer cette injustice mais j’ai éprouvé le besoin de « faire ma part ». C’est ça, le véritable point de départ du projet : une tentative – tentation – politique. Un désir très naïf de réparer, de faire un spectacle avec mon frère et de partager ce bonheur avec lui. Cette proposition théâtrale et politique l’a immédiatement enthousiasmé. C’est fondamental pour la communauté Sourde, mais aussi pour les personnes dites « en situation de handicap » – et plus globalement pour les personnes minorisées – de parvenir à s’exprimer et à se faire comprendre dans un monde majoritairement composé de personnes entendantes. 

La question de l’écriture s’est alors posée. Quel langage hybride êtes-vous en train d’inventer ? 

Le besoin de trouver la forme artistique de ce projet politique m’a fait prendre un autre chemin. Un chemin très transformateur pour moi comme pour mon frère. J’ai des habitudes d’écriture qui sont liées au fait que je suis une personne entendante. J’écris en français avec ma manière d’articuler le langage. Dans mes spectacles, il y a souvent des jeux de mots, qui renvoient à une tradition verbale fondée sur l’homophonie, les glissements sonores et les doubles-sens phonétiques. Or la LSF (Langue des Signes Française) fonctionne sur la spatialité, l’iconicité, la morphologie visuelle et la simultanéité. Il existe évidemment des formes d’humour et de créativité linguistique en LSF, mais elles ne relèvent pas du « jeu de mots » au sens classique français. Christian s’exprime dans une langue qui est totalement différente de la nôtre, avec sa structure, sa syntaxe et ses codes, sa manière d’articuler la pensée dans l’espace, en 3D. La LSF n’est pas une adaptation gestuelle du français, mais une langue à part entière, très visuelle. J’en prends de plus en plus conscience au fil des répétitions, et ça change tout pour moi, en tant qu’auteur. Ce travail avec mon frère m’oblige à me déplacer, et c’est ce déplacement de regard que la pièce cherche à provoquer : ne plus ramener Christian à une identité déficitaire mais, au contraire, faire apparaître une présence entière et une langue forte. Au départ, je pensais raconter son histoire et celle de la LSF, avec leurs lots de discriminations. Au fil de l’eau, je me suis mis à écrire une troisième histoire qui est celle de ce spectacle, à œuvrer pour une égalité réelle en essayant d’éviter le regard de l’entendant « majoritaire » sur le Sourd. Mon Frère est le fruit d’une expérience qui conjugue poésie, humour et puissance expressive de la LSF et s’adresse à la fois aux Sourds et aux entendants. Le dispositif scénique est très simple comme souvent dans mes seuls-en-scène. Un tapis de danse couleur sable, comme une page blanche sur laquelle l’histoire va s’écrire. Mais cette fois, c’est mon frère Christian qui va occuper l’espace de jeu. Moi, je me tiendrai sur le côté, à jardin. 

Cette création, c’est aussi un geste d’amour pour Christian… 

Ça s’appelle Mon Frère, alors il est forcément question de fraternité non pas dans son acception genrée mais dans son sens le plus large : sororité, geste humaniste, amour des autres… Mais il est aussi question de mon amour pour le théâtre et de sa capacité à résister encore et toujours. Mon Frère, c’est un geste d’amour pour cet art-là et pour la LSF que je redécouvre. Cette langue met en jeu le corps tout entier. Et le corps, c’est ce que j’adore au théâtre, tous les corps, quels qu’ils soient. C’est enfin un geste d’amour pour la vie. Mon frère dit souvent que ce qui le définit fondamentalement, c’est sa vivacité ! Cette force qui le tient vivant, et qui lui permet de toujours se relever quand il tombe. Nous avons en commun cette indéfectible joie de vivre. 

Avec Mon Frère, vous faites acte de résistance joyeusement. 

J’espère vraiment que les gens vont découvrir la formidable personnalité de mon frère – pas pour le trouver mieux que d’autres – juste formidable dans la catégorie des êtres humains, sans l’étiqueter. J’aimerais que cette reconnaissance s’inscrive dans un geste plus large, que chacun et chacune puisse s’exprimer sur un plateau et être compris. Je revendique de faire des objets joyeux. J’espère que ce projet qui aborde des sujets durs – injustices, discriminations, violences – montrera qu’il est toujours possible de se relever, et que ce qui est vraiment beau : c’est nous autres, nous tous, les vivants. La joie est plus que jamais nécessaire. C’est un acte de résistance à part entière. 

Vous balayez bon nombre d’a priori en renversant les notions de validité ou de force… 

Vous mettez le doigt sur un point important. Notre usage du vocabulaire est celui des entendants. Il s’inscrit dans une perspective « validiste » qui implique un rapport d’inégalité avec les Sourds et les malentendants. Dans la perspective culturelle Sourde, la surdité n’est pas vécue comme une perte, mais comme une autre organisation du monde, une modalité sensorielle, linguistique et relationnelle spécifique. Les Sourds ne se définissent pas comme « handicapés », mais comme les membres d’une minorité linguistique avec un mode d’existence propre. Comme la plupart des communautés discriminées, par racisme ou inégalité de genre, ils ont une longue expérience de la résistance : un besoin vital de penser le monde autrement – en transformant la vulnérabilité en puissance, en affirmant un désir de cohabitation égalitaire – et des recettes à partager.

Propos recueillis par Sylvie Martin-Lahmani en mars 2026