Entretien avec Daria Deflorian

Vous adaptez un roman de l’écrivaine sud-coréenne Han Kang, prix Nobel de littérature. Pourquoi votre choix s’est-il porté sur ce roman, paru en France sous le titre d’Impossibles adieux ? 

Ma relation avec l’écriture de Han Kang n’est pas nouvelle. Il y a deux ans, j’ai mis en scène un autre de ses romans – La Végétarienne – créé au Festival d’Automne à Paris et qui a tourné en France, en Suisse et en Italie. C’est une autrice qui m’interpelle, par les histoires qu’elle choisit de raconter autant que la manière dont elle les raconte. Dans Impossibles adieux, qui est son dernier roman paru à ce jour, elle fait coexister avec une grande subtilité deux niveaux : l’un fictionnel et fantasmatique à travers les relations entre les personnages, et l’autre politique avec la violence dans l’histoire de son pays, la Corée du Sud. Le personnel et l’historique, qui se rencontrent dans un dernier niveau narratif, toujours présent et jamais certain : le rêve. 

L’événement historique dont il est question, c’est le soulèvement de Jeju en 1948, dont la répression sanglante a fait plusieurs dizaines de milliers de morts. 

La séparation des deux Corées a lieu en 1948, dans un contexte particulièrement retors et complexe. Quand on parle de violence, il ne s’agit pas seulement de la répression sanglante de l’armée qui a fait des dizaines de milliers de morts parmi la population des civils. Il ne s’agit pas seulement d’une répression aveugle et terrible, sous le regard complice de pays « alliés », ni de l’interdiction faite aux proches des victimes de rechercher leurs corps. Il s’agit de la possibilité même de raconter cette histoire traumatique qui a été passée sous silence pendant des décennies. L’une des dimensions les plus passionnantes du roman est de poser la question de la deuxième génération : celles et ceux qui n’ont pas vécu cette histoire et qui découvrent ce passé qu’on a voulu effacer, qui découvrent que ce passé laisse des traces fantômes et affecte toujours leur vie.  

Comment l’écriture de Han Kang prend-elle en charge cette mémoire traumatique ? 

L’écriture de Han Kang aborde l’événement à distance, creusant à travers les différentes strates déposées par le temps dans les sols et dans les consciences. Elle suit deux amies dont l’une est la fille d’une survivante de ce massacre : une mère qui l’a subi dans son corps et a été marquée à vie mais n’a pu ou n’a su partager ce qu’elle avait vécu. Chez Han Kang, l’histoire est comme un tissu déchiré qu’on aurait besoin de recoudre. Il faut attendre une centaine de pages pour que l’histoire de Jeju soit abordée. L’autrice refuse d’aborder la tragédie comme on le fait au journal télévisé : en nommant les villes et en comptant les morts. Au contraire, elle parle d’un oiseau que l’une des amies a laissé chez elle, sur l’île de Jeju, et qui risque de mourir si l’on ne le nourrit pas. Tout se passe comme si, avant d’arriver à Jeju et à son histoire, il fallait se préparer : se confronter aux difficultés quotidiennes de la vie, faire une place aux rêves, exercer son empathie, tisser ce lien avec les autres, s’occuper d’un oiseau, parler quelques minutes avec une femme à l’arrêt de bus, accepter les aléas du climat, prendre soin des petites choses du vivant. Alors nous serons prêts à entendre cette histoire, nous serons admis parmi les fantômes.  

Pourquoi avoir choisi comme titre du spectacle Che dolore terribile è l’amore (Quelle douleur terrible est l’amour) ? 

Parce qu’en parallèle à cet apprentissage de l’empathie, le roman est rythmé par des petites ou des grandes douleurs : mal à la tête, mal de ventre, doigt sectionné en coupant du bois à la hache… Comme s’il s’agissait là encore de nous préparer à éprouver la douleur et la perte que constituera la révélation du récit de Jeju. C’est plutôt inhabituel dans nos sociétés qui cherchent à anesthésier la douleur, à la faire disparaître à grands coups d’antalgiques, sans écouter ce qu’elle a à nous dire. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi de rapprocher les mots douleur et amour. Nous avons besoin de ressentir les choses, de nous laisser toucher. C’est aussi une manière d’annoncer que ce spectacle n’est pas une adaptation de ce roman-fleuve, immense et aux dimensions multiples – mais plutôt une manière théâtrale de le traverser.  

Vous empruntez à Georges Didi-Huberman l’expression « archive d’amour » pour décrire le rapport de Han Kang à l’histoire. 

Il s’agit d’une manière non officielle et non académique de raconter l’histoire. Ce n’est pas contre le récit historique : c’est une autre manière d’aborder ou d’accueillir le passé. J’ai également été guidée par l’essai de l’anthropologue Chowra Makaremi Résistances affectives, les politiques de l'attachement face aux politiques de la cruauté. Car cette histoire passe par un rapport affectif aux petites choses, par les récits personnels, les lettres, les chansons… En marge des grands événements que retiennent les livres d’histoire, Makaremi parle des petits gestes quotidiens de résistance à l’injustice. Dans le roman, il y a ce personnage de la mère, fragile, isolée, qui n’a rien d’une militante politique – mais sa vie entière n’en est pas moins un acte de résistance. 

Quelles pistes envisagez-vous pour adapter ce roman ? 

Je suis une actrice et j’utilise l’écriture de plateau pour créer un spectacle plus que des concepts intellectuels. La manière dont Han Kang tisse ensemble le présent et l’invisible, le vivant et l’absent, renvoie bien sûr à l’expérience du théâtre et à l’art de l’acteur. Mais je suis guidée par le rapport au temps non linéaire que met en œuvre le roman. C’est l’une de ses beautés incroyables. Toutes les temporalités sont superposées. La neige qui tombe et se dépose en poudreuse rappelle la poudre des os des corps des disparus. Tout est toujours mêlé, fragmenté. C’est un grand défi de restituer ce rapport au temps au plateau. Il faut accepter de se perdre pour trouver ce juste milieu entre la compréhension et le mystère qui caractérise les œuvres de Han Kang. De prime abord, les choses paraissent fragmentaires, presque indépendantes les unes des autres, mais des lignes fragiles, incertaines, sensibles, apparaissent bientôt. Alors nous avons choisi de plonger dans la nuit que passent les deux amies dans la menuiserie. C’est une nuit hantée, qui offre une forme d’unité de lieu au récit. Enfin, une autre ligne de force du récit que nous pouvons suivre concerne un projet d’art que les deux amies veulent réaliser ensemble mais qui n’a jamais abouti, pour une raison peu explicitée : une installation artistique inspirée par le rêve de l’une d’elles, qui prendrait la forme de quatre-vingt-dix-neuf poteaux en bois noirs, sculptés à partir de troncs d’arbres et plantés dans un champ enneigé. C’est un projet qui met en relation l’art avec le paysage silencieux, comme une manière de donner une voix à la nature et aux absents. 

Entretien réalisé par Simon Hatab en mars 2026