Vous présentez ce spectacle littéralement comme « le dernier Hamlet », après lequel la pièce sera retirée de l’affiche. Qu’est-ce qui, dans le drame de Shakespeare, se prête à un tel projet ?
Ben Duke
Hamlet est partout. Non seulement il incarne une certaine vision de la masculinité et – en un sens – une certaine figure de l’artiste, mais c’est aussi un personnage qui dépasse le simple domaine de la performance théâtrale : il sort de scène pour habiter nos pensées. Il appartient à une certaine lignée. Son père s’appelait Hamlet, tout comme le père de son père. Il fait partie d’un cycle de guerres et de violence. Ne désirant pas devenir un héros militaire comme son père, il essaie de briser ce cycle. Le drame de Shakespeare pose la question de ce qui viendra après lui. Il meurt avant d’avoir eu des enfants : comme souvent, chez Shakespeare, l’idée même de postérité est rendue problématique. Mais je pense que le véritable problème est qu’il ne tourne pas son regard vers l’avenir. Il passe sa courte vie à engendrer le chaos et la destruction. Sans doute y a-t-il un paradoxe à ce qu’Hamlet soit privé de postérité et que nous le reprenions sans fin, comme si nous le faisions renaître encore et encore. Je me suis demandé si nous pouvions y mettre un terme. Et si nous achevions enfin la lignée d’Hamlet, pourrait-on, sur son tombeau, ériger un avenir meilleur ?
Dans la pièce de Shakespeare, Hamlet engage une troupe de comédiens pour révéler le meurtre de son père commis par son oncle Claudius. Vous choisissez de faire de lui un acteur angoissé, en manque de confiance, qui œuvre avant tout à sa propre survie. Le théâtre comme un mensonge qui dirait la vérité, vous n’y croyez pas ?
J’ai des sentiments contradictoires quant au théâtre : je lui ai dédié ma vie, je l’ai mis au-dessus de tout mais, à ce stade de mon existence, j’ai l’impression qu’il est comme du sable que je n’arriverais pas à retenir entre mes mains, que tout ce que j’ai accompli se désagrège, que ça n’a pas d’impact. J’ignore si, à travers cet Hamlet, je fais une critique du théâtre. J’ai la conviction qu’il doit convaincre son public. Parce que c’est ce que je ressens aujourd’hui : nous essayons de convaincre le public que le théâtre a de la valeur, en particulier au Royaume-Uni ou en France, où la culture est attaquée de toutes parts, où l’on nous fait sentir qu’en temps de guerre, nous sommes bien peu de chose. Alors, oui, en tant qu’acteur, Hamlet est menacé et, en œuvrant pour sa propre survie, c’est le théâtre qu’il défend.
Lorsque vous choisissez de vous emparer de grandes figures du théâtre comme Hamlet, Médée, ou Roméo et Juliette, c’est souvent pour vous les approprier et en livrer une version très personnelle. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre processus de création ?
J’aime m’emparer de ces mythes qui font partie de la conscience collective. Je m’intéresse aux espaces que je peux y ouvrir. Lorsque nous prenons une histoire connue de tous et toutes et que nous l’altérons, le public est en alerte : il croit la connaître et, soudain, ne la reconnaît plus. C’est ainsi que je fonctionne. Une fois l’histoire ouverte, je peux trouver ma place à l’intérieur. Comme dans tout processus de création, il m’arrive de me tromper et de me perdre. Dans ces moments-là, il est utile d’en revenir à Hamlet ou à Roméo et Juliette parce qu’il y a toujours quelque chose à trouver à l’intérieur de ces histoires : ils ont toujours quelque chose à nous dire. Ce sont des processus de création non linéaires : ils sont le contraire de l’efficacité.
Votre langage artistique est physique, hybride entre danse et théâtre. Pour choisir de monter une pièce, faut-il qu’elle parle à votre propre corps ? Et, si oui, qu’est-ce qui, dans Hamlet, parle à votre corps ?
Il y a, dans mon processus de création, deux parties comme deux temps qui, idéalement, finissent par converger. Il y a d’abord les mots. Je commence souvent par écrire des scènes ou par coucher sur le papier mes idées pour une scène. Puis je travaille avec les danseurs. Parfois, la physicalité d’une scène nous apparaît évidente. D’autres fois, nous explorons des idées simples autour de la famille ou de la peur, qui nous donnent une certaine direction. Il ne reste plus qu’à espérer que ces différentes recherches se déplacent l’une vers l’autre, jusqu’au point où je commence à comprendre quelle sera la physicalité de la pièce. Dans le cas d’Hamlet, nous en sommes au seuil du processus de création mais il me semble qu’il y a quelque chose de l’ordre du trauma, comme si le corps pouvait devenir une route que l’on pourrait parcourir pour retourner vers le passé, vers quelque chose que nous espérons réparer mais à quoi nous ne pouvons avoir accès uniquement par les mots. La physicalité d’Hamlet tient à la relation avec ses parents, avec Ophélie, avec lui-même…
Vous expliquez qu’une fois qu’on aura cessé de jouer Hamlet, sa disparition laissera la place à de nouveaux récits pour notre monde. Vous sentez-vous particulièrement concerné par cette question des nouveaux récits ?
J’ai ce fantasme du théâtre shakespearien qui, à l’époque, s’adressait à tout le monde, quelle que soit sa classe sociale. Sur scène, la communauté représentait la société dans son ensemble. Il me semble que le théâtre est aujourd’hui un peu plus exclusif. Il y a des obstacles, notamment économiques, à ce qu’il redevienne un art populaire. Je souhaite dégager du temps pour de nouveaux récits mais je suis moi-même un homme blanc avec un parcours relativement privilégié et c’est toute l’ambiguïté de ma position. Au fond, je peux m’identifier à la voix d’Hamlet, qui souhaite s’effacer pour mettre en lumière celles et ceux qui ont été dans l’ombre jusqu’à présent.
Affirmer vouloir monter le dernier Hamlet, n’est-ce pas un brin provocateur ?
Il est très probable que ce soit provocateur. C’est un acte d’hybris, n’est-ce pas ? J’annonce ce projet en sachant pertinemment que c’est impossible. J’aime entreprendre des tâches impossibles. Je sais que ça ne va pas se passer comme prévu, que ça va mal se passer, mais c’est ainsi que je parviens à trouver une forme de liberté. Je n’y arriverai pas mais je vais tenter le coup, essayer de le faire. On pourrait tout aussi bien me reprocher de faire mine d’en avoir fini avec Hamlet tout en voulant encore lui consacrer une pièce. C’est comme ça. Ceux qui me connaissent savent que j’adore brasser des idées sérieuses sans jamais me prendre au sérieux.
Propos recueillis par Simon Hatab en mars 2026